Province du Canada, Assemblée Législative, Débats Parlementaires sur la Question de la Confédération des Provinces de l’Amerique Britannique du Nord (3 mars 1865)


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Date: 1865-03-03
Par: Province du Canada (Parlement)
Citation: Province du Canada, Parlement, Débats Parlementaires sur la Question de la Confédération des Provinces de l’Amerique Britannique du Nord, 8e parl, 3e sess, 1865 aux 590-652.
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ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.

VENDREDI, 3 mars 1865.

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M. Perrault—M. le PRÉSIDENT:—Ce n’est pas sans une hésitation facilement comprise que j’ose aujourd’hui motiver mon vote sur la question de la confédération des provinces de l’Amérique Britannique du Nord. J’hésite parce que je sais tout ce qu’il me manque d’études approfondies et d’expérience politique pour me permettre de juger sainement le pour et le contre d’une […]

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[…] question aussi vaste, et dont les résultats doivent être aussi graves pour l’avenir du pays. J’hésite encore, M. le PRÉSIDENT, parce que je vois sur les bancs ministériels des hommes vieillis dans les luttes politiques, des hommes qui, depuis de longues années, sont les chefs et les guides de la majorité des deux Canadas, appuyer le projet qui nous est soumis et nous dire que lui seul peut remédier aux difficultés de la situation. J’hésite aussi, M. le PRÉSIDENT, parce que je sais combien la presse ministérielle est sévère pour tous les adversaires du projet de confédération,—combien elle est sévère et quelquefois peu juste dans son appréciation des motifs de ceux qui s’opposent à ce projet de constitution, quelle que soient la sincérité de leurs convictions et la pureté de leurs motifs. Mais je croirais manquer à mon devoir comme député si, dominé par ces hésitations, je ne motivais pas dans cette chambre mon opposition au projet de confédération. Sur une question aussi grave, je dois à mes constituants, comme je me dois à moi-même, de justifier la responsabilité que j’assume en combattant une mesure aussi fortement appuyée dans cette chambre, et je croirais manquer à mon devoir, être indigne du mandat qui m’est confié, si je n’avais, pour appuyer mon opposition, l’histoire du passé, la prospérité du présent et les dangers de l’avenir que l’on nous propose. J’ai depuis longtemps étudié la question générale d’une confédération, et je suis d’opinion que les provinces de l’Amérique Britannique du Nord sont appelées à former, dans un avenir plus ou moins prochain, une vaste confédération, dans laquelle les deux races anglaise et française lutteront de progrès pour la prospérité commune. Et dans le but de mieux étudier la question j’ai dû visiter les provinces inférieures en 1863 par la voie du golfe, et en 1864 par la Baie de Fundy. Je dois dire que j’ai trouvé partout une population aisée et intelligente, faisant honneur à cette partie du continent. C’est alors que j’ai pu me rendre compte des avantages et des inconvénients attachés à la solution de la question générale de la confédération. Au retour de mon dernier voyage fait au mois d’août 1864, en compagnie d’un certain nombre de membres des deux chambres, on a dit dans la presse que je m’étais déclaré, dans certaines réunions, en faveur du projet de confédération de toutes les provinces. A cette époque, la conférence de Charlottetown n’avait pas encore eu lieu, et déjà l’opinion publique se plaisait à classer les membres de cette chambre en partisans et adversaires de la confédération. J’ai à cette époque exprimé publiquement mon opinion sur la question par la voie de la presse, afin de la soumettre à mes commettants, et je dois déclarer que l’opinion que j’exprimais alors me sert encore de ligne de conduite aujourd’hui, et que je ne suis pas obligé de modifier en quoi que ce soit la position que je pris alors. Pour établir nettement cette position, je lirai ce que j’écrivais au mois d’août dernier, car cette correspondance explique parfaitement ce que j’ai toujours pensé du projet de confédération des provinces de l’Amérique Britannique du Nord. Voici ce que j’écrivais:—

« Cette grave question qui préoccupe vivement notre monde politique dans la crise actuelle, est tellement difficile à résoudre, que ce serait présomption de ma part de vouloir même la discuter, au moment où nos hommes publics les plus haut placés hésitent à se prononcer pour ou contre. Toutefois, comme la Minerve, dans son dernier numéro, me donne comme une des adhésions nouvelles à ce grand projet de réforme constitutionnelle, je croirais manquer à mon devoir et à mes convictions si je ne donnais ici mon appréciation de la situation telle que je la comprends.

« Pour tous ceux qui étudient les ressources inépuisables des provinces de l’Amérique Britannique du Nord, il n’est pas douteux que nous ne possédions tous les éléments d’une grande puissance. Comme territoire, nous possédons un dixième du globe habitable, capable d’alimenter une population de 100,000,000. Borné à l’est par l’Atlantique et à l’ouest par le Pacifique, ce territoire est encore accessible à la navigation par les mers intérieures qui le bornent au sud. Nos fleuves et nos rivières complètent le réseau incomparable de nos communications par eau et, comme autant d’artères vivifiantes, transportent vers l’océan et sur les marchés de l’univers les lourds produits des plaines de l’Ouest, les grands pins de nos forêts, nos minerais d’or et de cuivre, les fourrures de nos territoires de chasse, et les produits de nos pêcheries du golfe. Dans ce vaste champ de production, où se trouvent tous les matériaux d’une immense richesse, il faut une force motrice, et les houillères inépuisables de la Nouvelle-Ecosse sont là pour l’alimenter.

« L’Amérique Britannique du Nord prend donc dans l’avenir les proportions d’un géant, et il ne tient qu’à nous que l’élément français n’y ait sa large part de puissance. Avec de l’énergie et de l’ensemble, nous maintiendrons le terrain conquis par un siècle de luttes. Notre passé est une garantie pour l’avenir. Mais encore ne faut-il pas brusquer les événements et les devancer. Tant que nous ne serons pas assez nombreux pour prendre l’offensive, notre politique doit être une politique de résistance. Aussi, avant de me prononcer en faveur d’une confédération, […]

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[…] qui change entièrement les bases de notre constitution actuelle, je veux être bien sûr que nous ne perdrons pas un pouce de terrain. Bien plus, je ne veux de changements à la constitution telle qu’elle est, qu’autant que ces changements assurent une plus grande prospérité pour notre pays, une protection plus puissante de nos institutions et l’inviolabilité de nos droits. Car je n’ai pas devié d’une ligne de mon adresse aux électeurs de Richelieu, lorsque j’ai eu l’honneur de solliciter leurs suffrages comme leur représentant à l’assemblée législative, et dans cette adresse je déclare « m’opposer à toute concession quelconque faite au Haut-Canada. »

« Aussi, dans le cas où le projet de confédération, qui sera soumis à la prochaine session du parlement provincial, garantirait au Canada Français des avantages plus considérables que ceux qui lui sont faits par la constitution actuelle, je serais nécessairement en faveur de cette confédération.

« Mais dans le cas contraire, pour peu que le projet de confédération soit une concession quelconque faite au Haut-Canada au détriment de nos institutions, de notre langue ou de nos lois, je m’opposerai avec toute l’énergie dont je suis capable à tout changement à la constitution actuelle.

« Certes, je ne suis pas de ceux qui veulent restreindre notre horizon politique et placer des limites à notre agrandissement comme peuple. Rien au contraire ne me rendrait plus heureux que la création d’une vaste organisation politique, couvrant de son ombre un immense territoire. Alors les luttes de localités et de personnes disparaîtraient peut-être dans leur insignifiance, comparée aux grands intérêts qui seraient confiés à la vigilance de nos hommes d’Etat et à leurs délibérations dans les conseils de la nation. Alors aussi nous verrions une carrière brillante ouverte à l’intelligence et au travail, libres des entraves que leur suscite trop souvent aujourd’hui l’esprit de parti, avec son cortège d’égoïsme et de vues étroites. Alors la louable ambition de mériter un grand nom dans un grand pays produirait une génération de grands hommes dont nous pourrions être justement fiers:

« Mais si ce glorieux avenir ne pouvait s’acheter qu’au prix de notre assimilation, de la perte de notre langue et de tout ce qui nous est cher comme Français, moi pour un, je ne saurais hésiter entre ce que nous pouvons espérer en restant ce que nous sommes, et l’abâtardissement de notre race, payée comme prix de l’avenir.

« Je me résume donc en me prononçant pour la constitution telle qu’elle est, qui, jusqu’à ce jour, nous offre plus d’avantages que tous les changements proposés, et c’est là, j’oserais dire, l’opinion de la majorité de notre assemblée législative.

« Mais si le projet proposé nous assure dans le congrès tous les priviléges dont le Canada Français jouit dans le parlement actuel, et si, dans son ensemble comme dans ses détails, il nous assure des avantages plus considérables que ceux qui nous sont garantis par la constitution, je préférerai la confédération à tous les autres changements proposés. »

Je dois déclarer que cette manière dont j’envisageais la question au mois d’août dernier, n’a pas changé pour moi après les explications données par les membres du gouvernement. L’habileté dont ils ont donné des preuves leur fait certainement honneur, mais les arguments des ministres, pas plus que ceux des membres de cette chambre qui supportent le projet, ne m’ont convaincu; et j’espère, dans mes remarques, établir quelles sont les raisons de mon opposition, et justifier à mon point de vue la responsabilité que je prends en opposant un projet aussi fortement appuyé dans cette chambre. J’espère pouvoir établir: premièrement, l’inopportunité d’un changement constitutionnel; secondement, le but hostile de la confédération; troisièmement, les conséquences désastreuses de l’adoption du projet de confédération. L’inopportunité d’un changement constitutionnel doit être parfaitement évident pour tous ceux qui jettent un regard sur la prospérité actuelle du Canada, et pour tous ceux qui veulent étudier les progrès réalisés par le Canada- Uni depuis 1840. L’hon. procureur-général Est a dit que « l’union avait terminé son œuvre. » Mais cela est-il bien sûr? Quand on regarde le passé et qu’on le compare au présent, ne devons-nous pas être fiers de voir combien nous avons grandi depuis 1840, et de voir que, depuis 25 ans, nous avons rivalisé de progrès, progrès social et progrès matériel, avec les nations les plus avancées du monde? Depuis vingt-cinq ans, nos progrès en politique ont été sans précédent dans l’histoire coloniale, et le Canada a donné le magnifique exemple de ce que pouvait un gouvernement responsable dans une colonie anglaise, malgré la diversité des races et des religions. En 1840, nous sortions d’une lutte glorieuse dans laquelle, malheureusement, plusieurs têtes étaient tombées, — d’une lutte entreprise pour obtenir le gouvernement responsable refusé jusque là, et qui nous était alors accordé comme prix de la lutte. A cette époque, le Bas-Canada était mu comme un seul homme; il avait envoyé en Angleterre des requêtes couvertes de 60,000 signatures, demandant le gouvernement responsable. Dans nos rangs, nous avions alors des hommes qui ne craignaient pas les luttes, des hommes habitués à résister à l’oppression, des hommes qui avaient grandi en luttant contre une minorité arrogante tendant à dominer la majorité;— et ce sont ces hommes forts qui ont fait […]

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[…] triompher notre nationalité et maintenu les droits du Bas-Canada, en obtenant le gouvernement responsable, en même temps que l’union nous était imposée. Aujourd’hui,— regardons leur œuvre? Est-il vrai de dire que nous avons progressé dans l’ordre social comme dans l’ordre matériel depuis cette époque? Quiconque étudie ce qu’était le Canada en 1840, et ce qu’il est en 1865, ne peut s’empêcher de reconnaître que nous avons fait des progrès presque sans exemple dans l’histoire de la prospérité des peuples, que nous avons étendu au loin les défrichements de notre territoire, que notre population s’est accrue, que cette population est heureuse et prospère, en un mot, que nous avons progressé matériellement et socialement d’une manière jusque là inconnue sous le système colonial. Voyons, dans l’ordre social, notre législation, et notre système municipal d’abord. En existe-t-il quelque part qui soit plus parfait, et chaque localité n’a-t-elle pas tous les pouvoirs nécessaires aux améliorations reconnues urgentes? C’est depuis l’union que nous avons perfectionné ce système, et que nous avons doté nos campagnes des moyens d’effectuer toutes les améliorations qu’elles peuvent désirer, plus particulièrement dans le système de voierie et la création de nouvelles routes facilitant le transport des produits agricoles aux marchés voisins. (Ecoutez! écoutez!) Je n’ai pas besoin d’appuyer sur les progrès que nous avons faits et les réformes ne nous avons réalisées au point de vue de la législation. Ce qui avait le plus contribué, depuis la domination anglaise, à arrêter nos progrès sous ce rapport, c’était le conseil législatif de l’ancienne chambre d’assemblée, et celui que nous avons eu depuis l’union jusqu’en 1856. Depuis cette époque, n’avons-nous pas obtenu l’élection des conseillers législatifs, et les plus grandes réformes ne doivent-elles pas en être la conséquence? Avec l’union et le gouvernement responsable, n’avons-nous pas également obtenu le droit d’être représentés par des compatriotes Canadiens-Français dans le conseil exécutif, et depuis n’avons- nous pas joui de tous les avantages d’un système de gouvernement qui permet au peuple d’exprimer ses besoins et même d’imposer ses volontés? Voilà des réformes de la plus grande importance; mais nous en avons obtenu d’autres encore. Lorsque, en 1840, on nous donna l’union des Canadas, la propriété territoriale dans le Bas-Canada était soumise au système féodal, qui y avait été introduit avec tout ce qu’il avait de blessant pour la dignité de l’homme, avec toutes ses charges et ses vexations pour le censitaire. Sous ce régime, aucune propriété ne pouvait changer de main sans être soumise à un droit onéreux sous forme de lods et ventes en faveur du seigneur, et à des cens et rentes qui diminuaient considérablement sa valeur. Avec les droits politiques que nous avait conféré l’union, le régime seigneurial a dû disparaître pour faire place à la propriété libre, telle qu’elle est chez nos voisins et chez toutes les nations civilisées. C’est aussi depuis l’union que nous avons consolidé nos lois; que nous avons créé un système d’enseignement qui fait arriver l’instruction jusque dans les parties les plus reculées de la province. Aujourd’hui, nous avons un système scolaire qui fait honneur au pays, et l’enfant intelligent, mais déshérité de la fortune, trouve partout les moyens d’obtenir une éducation à peu près gratuite. Aujourd’hui chaque village, chaque concession, possède une maison d’éducation, et l’enfant du bucheron qui habite encore l’épaisse forêt peut y trouver les éléments d’une instruction suffisante pour le mettre sur la voie des honneurs et de la fortune, si ses talents, son travail et son énergie le prédestinent à jouer un rôle dans la politique, les sciences, les arts, ou le clergé de son pays. Un fait remarquable, M. le PRÉSIDENT, et que je dois mentionner, c’est que la plupart des hommes marquants que nous avons vus sur le banc judiciaire, sur le banc des ministres et jusque dans la chaise épiscopale, sont sortis de l’humble toit de chaume de nos campagnes, se sont formés dans nos maisons d’éducation presque gratuite, à force de talents, de persévérance, d’étude et de travail. Ce sont les besoins de la gêne éprouvée au foyer de la famille qui bien souvent ont créé, chez la plupart de nos hommes les plus éminents, un vif désir de se faire une brillante position par l’étude et le travail. Depuis l’union, notre système et nos moyens d’instruction publique ont fait d’immenses progrès. Avant l’union, nous n’avions pas d’université catholique dans le pays; les jeunes gens qui se destinaient aux professions libérales étaient obligés de faire leurs cours dans les bureaux de leurs patrons, qui n’étaient pas toujours à la hauteur de la tâche qu’ils assumaient, ou de s’exiler à grands frais pendant plusieurs années pour aller en Angleterre ou en France gagner leur diplôme de capacité. Aujourd’hui, […]

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[…] nous avons des universités dans le Bas et dans le Haut-Canada qui rivalisent avec les institutions européennes du même genre, et nous avons aussi une classe de jeunes élèves qui prouveront, dans quinze ou vingt ans, l’excellence de notre système universitaire et des études fortes qu’il généralise aujourd’hui.-Eh bien! en face du progrès que je viens de signaler dans l’ordre social, est-il vrai de dire que l’union a fait son tempos, quand elle a créé toutes ces merveilles? Quand nous sommes plus forts, plus instruits que nous ne l’étions il y a vingt ans, quand nous avons de nouveaux droits politiques, quand nous possédons librement le sol et que nous avons créé un système d’instruction publique comme celui que nous possédons, peut-on dire que l’union a fait son œuvre et qu’il faut la briser? Pur ma part, M. le PRÉSIDENT, je ne suis pas prêt à maintenir cette assertion. L’union a été pour nous un grand moyen de progrès, puisqu’elle nous a permis d’obtenir tous ces résultats dans l’ordre social.-L’hon. procureur-général Est nous dit que la confédération nous procurera des avantages matériels plus grands encore, et que c’est là tout ce que nous voulons. Je nie, M. le PRÉSIDENT, que les intérêts matériels soient la seule préoccupation de la population franco-canadienne; nous plaçons avant eux la conservation de nos institutions propres. Mais même au point de vue de nos intérêts matériels, à part les avantages dans l’ordre social que nous a conférés l’union, nous avons encore un vaste champ à parcourir dans la voie des progrès matériels que nous avons faits depuis 1840. Pour savoir ce qu’a fait l’union sous ce rapport, il suffit de regarder notre système de voies ferrées, et surtout l’immense voie ferrée du Grand Tronc, qui a, de Sarnia à la Rivière-du-Loup, décuplé notre commerce, ouvert à la colonisation nos forêts vierges, et multiplié nos ressources dans un proportion incalculable; il suffit encore de regarder nos ports de Québec ou de Montréal pendant la saison de navigation, et d’y voir cette forêt de mâts qui le remplit; – il suffit de voir partir chaque semaine nos vapeurs transatlantiques, qui vont porter nos produits sur les marchés les plus éloignés de l’Europe pour les échanger contre les articles d’importation dont nous avons besoin. Et si nous remontons notre grand fleuve St. Laurent, que voyons-nous? Nous rencontrons des canaux qui, par leurs dimensions, les matériaux dont ils sont construits et leur étendue, n’ont pas de rivaux dans le monde entier. Je maintiens, M. le PRÉSIDENT, qu’en Europe on ne rencontre rien, en fait de communications artificielles par eau, qui puisse rivaliser avec nos canaux. En Angleterre, par exemple, les canaux ne sont que de misérables rigoles dont les gamins touchent les deux berges à la fois du bout des avirons chaque fois qu’ils parcourent les canaux en esquif. Ici, nos canaux traversent toute la province et relient les parties les plus reculées du pays avec les marchés européens. En effet, un navire de 400 tonneaux peut aujourd’hui partir de Chicago, traverser l’océan et opérer son déchargement sur les quais de Liverpool. L’union qui nous a donné de pareils canaux, de pareils chemins de fer, n’a pas fait son temps, n’a pas terminé son œuvre, comme le prétend le procureur- général Est; au contraire, avec de pareils moyens nous sommes en droit d’attendre de l’union de plus grands avantages encore dans l’avenir. Si nous jetons les yeux sur notre colonisation, nous voyons les forêts reculer devant la hache du défricheur, notre territoire décupler ses produits, et notre population devancer l’arpentage de nos terres incultes. Ce que l’union nous a déjà donné est certainement énorme; mais l’avenir qu’elle nous réserve est encore plus grand, si nous savons profiter des moyens qu’elle met à notre disposition. C’est pour cela que je ne crois pas que l’union ait terminé son œuvre, et qu’au contraire elle peut encore faire notre prospérité; et c’est pourquoi je veux conserver l’union, rester dans l’allégeance à Sa Très-Gracieuse Majesté la Reine d’Angleterre, et ne pas accepter de changements constitutionnels qui ne peuvent que compromettre notre avenir comme nation. (Ecoutez! écoutez!) On a dit souvent que le Bas-Canada était un boulet attaché aux pieds du Haut-Canada pour le retarder dans sa marche progressive, et qu’il fallait une nouvelle constitution. Je nie la justice de cette accusation et je prétends qu’il n’y a que le fanatisme Haut-Canadien qui a pu jamais motiver une semblable accusation. Il est vrai que la race canadienne- française a été caractérisée à Toronto, par un gouverneur-général, comme « race inférieure, » mais pas un fait ne peut justifier cette insulte jetée au Bas-Canada. De plus, je suis heureux d’avoir le témoignage de l’hon. ministre des finances (M. Galt), pour réfuter ces assertions, répondre à ces insultes, et prouver que la prospérité du […]

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[…] Canada est due au concours actif des Canadiens-Français, non seulement dans l’exécutif mais dans l’assemblée législative. Dans une lettre qu’il écrivait de Londres en 1860, l’hon. ministre des finances disait:

« Depuis 1849 jusqu’à ce jour, la majorité canadienne-française a été justement représentée dans le ministère, et c’est avec son puissant concours et son initiative dans chaque mesure, et le support de ses votes en parlement, que toutes les grandes réformes ont été réalisées. »

Eh bien! s’il est vrai que les membres du gouvernement, depuis 1849, ont pu, par leur initiative et leur concours, obtenir la réalisation de ces réformes, pourquoi veut- on briser la constitution qui a amené ces progrès et créer un nouvel état de choses qui diminuera notre influence, aujourd’hui si heureuse? Ah! c’est que, malgré notre prospérité matérielle, l’ancienne agression d’une race contre l’autre, l’ancien état d’antagonisme et de mauvais vouloir n’ont pas disparu. Le but que le gouvernement se propose d’atteindre en faisant ces changements est un vaste et noble but, je le reconnais; c’est la création d’un immense empire qui sera une gloire pour nous et pour l’Angleterre. Mais il me semble que ce but ne sera pas le résultat nécessaire des moyens que l’on prend pour y arriver. (Ecoutez!) Tant que les grandes réformes dont j’ai fait l’histoire ont été soumises aux délibérations du parlement canadien, nous avons vu les hommes publics s’en occuper exclusivement et travailler à leur réalisation; nous avons vu les partis se ranger pour ou contre ces grandes questions: l’abolition de la tenure seigneuriale, l’élection des membres du conseil législatif, la construction de nos chemins de fer et de nos canaux, etc. Devant ces grandes questions, il n’y avait pas place pour les mesquines considérations personnelles et les misérables luttes de clocher. Mais aussitôt que les grandes réformes furent obtenues, aussitôt que tous ces projets furent réalisés, il n’y eut plus de raison d’opposition au gouvernement sur ces sujets; cependant, il fallait créer des causes de mécontentement et d’opposition, afin d’arriver au pouvoir et de satisfaire quelques ambitions personnelles. C’est alors qu’on s’est adressé aux préjugés de races et de religion. On a crié bien haut, dans le Haut-Canada, que la domination des Canadiens-Français n’était plus supportable et qu’il fallait y mettre fin. On ne regardait plus aux progrès qu’il y avait encore à réaliser, mais il semblait qu’il ne restait plus, pour terminer la tâche, qu’à briser le caractère national d’une grande partie du Canada. L’on se plaignait de la domination française, de l’influence cléricale et du trop grand nombre d’institutions religieuses en Canada, et quel fut le remède que l’on proposa pour mettre fin à tous ces maux que le Haut-Canada ne pouvait plus tolérer? L’on importa l’hon. député de South Oxford (M. Brown), que l’on fit venir d’Ecosse ici pour jeter le brandon de la discorde entre les deux populations et les enflammer l’une contre l’autre! Je crois que depuis ce temps l’hon. M. BUCHANAN a dû plus d’une fois regretter cette importation, qui n’entrait pas dans la ligne régulière de ses opérations commerciales. Et quand on eut importé cet homme, qui a été la cause de toutes nos dissensions jusqu’à ce jour, les partis s’organisèrent à sa voix comme ils le sont aujourd’hui. Pour diminuer ou faire disparaître l’influence des Canadiens-Français en parlement, l’hon. député de South Oxford jeta le cri de la représentation basée sur la population, qui reçut un écho dans toutes les parties du Haut-Canada. Ce cri inspiré par le fanatisme fut repoussé par le Bas-Canada avec l’unanimité de nos hommes publics. L’hon. député de South Oxford trouvant que ce cri de la représentation basée sur la population était un magnifique cheval de bataille, il s’en servit pour se former un parti. Depuis cette époque, rien ne lui a coûté. ll a lancé la calomnie contre tous les hommes et toutes les institutions que vénéraient les habitants du Bas-Canada; il a attaqué avec fureur tout ce qui nous était cher comme Français et comme catholiques. Ce moyen lui a réussi, et on a vu tous les western farmers, tous les habitants du Canada-Ouest, crier que nous étions tous, ici, sous la domination cléricale, que la population anglaise et protestante ne devait pas, ne pouvait pas, subir un joug aussi inique. ll savait que l’élément anglais était fanatique et agressif, et avec ce cri le chef de l’opposition d’alors dans le Haut-Canada réussit à former une phalange tellement forte, que le Bas-Canada dut céder une partie du terrain qu’il avait conquis dans ses luttes d’autrefois. Je ne crois pas qu’il y ait un seul représentant du Bas-Canada qui voulût changer notre constitution actuelle, dans le sens de celle qu’on nous propose, s’il n’y était forcé par le Haut-Canada. (Ecoutez! écoutez!) Nous abandonnons donc quelque chose de nos […]

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[…] libertés et de nos droits dans cette nouvelle lutte contre l’esprit d’envahissement et de domination de la race anglaise? Les hon. membres qui supportent la mesure nous disent qu’ils cèdent quelque chose de nos droits afin de sauver ce qu’il en reste du naufrage et de ne pas tout perdre dans un avenir plus ou moins rapproché. Mais ce cri en faveur de la représentation basée sur la population était-il au moins sincère de la part de ceux qui s’en faisait une arme contre nous? Etait-ce bien un remède aux maux dont ils se plaignaient? Non, M. le PRÉSIDENT, je ne le crois pas. C’était tout simplement une plateforme électorale pour arriver au pouvoir et consommer l’envahissement de nos droits médité par les chefs du mouvement. Je n’ai pas besoin de renouveler ici les arguments apportés contre la demande de la représentation d’après la population, dans plus de quatre-vingt discours prononcés en 1860, lors de la discussion de cette brûlante question; mais je me rappelle cette discussion avec d’autant plus de plaisir qu’alors le parti canadien-français a montré qu’il avait conservé quelque chose de l’obstination dans la lutte et de la persévérance dans la défense de nos droits, dont nos pères ont si souvent donné la preuve. A cette époque, l’hon. procureur-général Est (M. Cartier) méritait l’approbation de son pays, pour la résistance qu’il faisait à cette demande injuste du Haut-Canada, avec l’énergie et la tenacité qu’on lui connait, car il s’était noblement constitué le champion de nos droits. Pourquoi vient-il donc aujourd’hui proposer un compromis avec ses adversaires d’alors? Est-ce au moment où les chefs de l’opposition du Haut-Canada avaient, en entrant dans le gouvernement Macdonald-Sicotte, renié absolument le principe de la représentation basée sur la population, qu’il devait abandonner la lutte? Est-ce au moment où le gouvernement Macdonald-Sicotte avait obtenu des écoles séparées en faveur des catholiques du Bas-Canada, que le parti de l’hon. membre de South Oxford était à redouter? Est-ce au moment où la loi des écoles séparées pour les catholiques du Haut-Canada constituait un triomphe que n’avait pu remporter l’hon. procureur-général pendant tout le temps qu’il avait été au pouvoir, que l’hon. procureur-général devait cesser la lutte, jeter ses armes et prétendre, comme Canadien-Français, que nous ne pouvions plus tenir sur la brèche, et qu’il fallait faire des concessions au Haut-Canada? Est-ce que le gouvernement de M. Sicotte n’avait pas fait de la représentation basée sur la population une question morte? Est-ce que tous les membres de ce gouvernement n’étaient pas tenus de l’opposer? Oui, monsieur le PRÉSIDENT, l’hon. procureur- général Est s’est rendu coupable d’une grave faute en renversant ce gouvernement, soutenu par une majorité hostile composée de Canadiens-Français. C’est à la suite de ce vote hostile que le Haut-Canada a eu le droit de réclamer de nouveau la représentation d’après le nombre, et qu’il faut aujourd’hui lui faire des concessions. Pour ma part, monsieur le PRÉSIDENT, je n’ai jamais été convaincu de la sincérité de ceux qui employaient le cri de la représentation basée sur la population, car je n’y ai jamais vu qu’un moyen employé auprès des western farmers, pour arriver plus sûrement au pouvoir. Est-ce que le principe de la représentation basée sur la population a jamais servi de base à un gouvernement aux idées monarchiques comme celles qui sont émises par le gouvernement actuel? Ici, l’on veut une confédération sans exemple, non pas une confédération comme celles qui existent dans les pays qui ont adopté cette forme de gouvernement, mais une confédération monarchique. (Ecoutez! écoutez!) On veut conserver quelque chose de la constitution de l’Angleterre,—et cependant on dit que la représentation basée sur la population est un principe juste et qu’il faut l’accorder au Haut-Canada! L’hon. procureur-général Est (M. Cartier) ne se rappelle-t-il pas ses arguments de 1860 contre ce principe? Ne disait-il pas alors, pour faire voir que ce principe n’est ni juste ni reconnu dans la constitution anglaise, que s’il était appliqué pour le parlement anglais, la ville de Londres aurait 30 députés à elle seule, au lieu de 16, et que l’Ecosse enverrait au parlement beaucoup plus de députés qu’elle n’en envoie aujourd’hui? Ne disait-il pas encore que des bourgs-pourris de quelque centaines d’habitants avaient un représentant, et que des comtés qui contenaient 100,000 âmes n’en avaient pas davantage? Est-ce que ces arguments si puissants alors n’ont plus la même valeur aujourd’hui? Est-ce qu’ils ont moins de force depuis l’alliance de l’hon. procureur- général avec l’hon. député de South Oxford? Est-ce qu’ils ne peuvent plus être employés pour sauver notre constitution et nos libertés? Comment se fait-il que le parti qui a si […]

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[…] longtemps vécu de son opposition au principe de la représentation basée sur la population, dise aujourd’hui que c’est un principe juste et qu’il faut le concéder? J’avoue, monsieur le PRÉSIDENT, que je ne comprends pas pourquoi l’on cède aujourd’hui ce qu’on refusait en 1860. Il est vrai que je n’ai pas l’expérience des hon. députés qui occupent aujourd’hui les banquettes ministérielles, et qu’il vaut peut-être mieux plier aujourd’hui que d’être brisé demain; mais quand j’étudie le passé, que j’examine le présent et que je songe à l’avenir qu’on nous propose, je ne vois dans le projet de confédération qu’un remède plus violent que le mal et qui, au lieu de faire disparaître les difficultés auxquelles on veut remédier, ne peut que produire les plus fâcheux résultats pour la paix et la prospérité de notre pays.— Je disais donc, M. le PRÉSIDENT, que la question de la représentation basée sur la population, qui a été la principale cause du projet de confédération, avait été écartée du programme politique de l’administration Macdonald—Sicotte, et que la majorité Haut-Canadienne, dont les chefs, pendant toute leur carrière politique, avaient demandé si haut cette concession en faveur du Haut-Canada, avait contracté l’engagement de ne plus soulever dans l’assemblée législative cette question brûlante, au moins sous l’administration Macdonald-Sicotte. (Ecoutez! écoutez!) Que, grâce à la fermeté patriotique des chefs de cette administration, le Bas-Canada, pendant deux ans, put vivre en paix et goûter les fruits d’une tranquillité inconnue depuis 10 ans, et pendant deux sessions la question de la représentation basée sur le nombre cessa d’être le sujet des contestations et des discussions fanatiques du Haut-Canada. (Ecoutez! écoutez!) C’est à cette époque que l’hon. député de South Oxford demanda à la chambre un comité chargé de s’enquérir des moyens de régler les difficultés sectionnelles, en changeant les bases de la constitution actuelle. (Ecoutez! écoutez!) Eh bien! M. le PRÉSIDENT, qu’a-t-on vu alors? On a vu cet orateur à la parole brûlante, cet avocat infatigable et puissant des prétentions du Haut-Canada contre la section Bas-Canadienne, incapable de trouver plus de quatre hommes pour l’appuyer dans sa demande injuste d’un changement de constitution, que l’administration du jour est prête à lui concéder. (Ecoutez! écoutez!) On a vu ce puissant tribun, humilié et désespéré de ne rien obtenir de la chambre, —et pour ma part, M. le PRÉSIDENT, j’avoue que sa position me faisait peine, —demander un congé d’absence pour échapper à une défaite humiliante, et retourner dans son pays pleurer sa chute et la perte de son influence basée seulement sur le fanatisme et les préjugés. (Ecoutez! écoutez!) Plus tard, M. le PRÉSIDENT, cette chambre a été témoin d’un acte que je ne veux pas caractériser aujourd’hui; —nous avons vu cette administration qui avait eu assez de courage et de fermeté pour bâillonner cette hydre de la représentation basée sur le nombre, renversée par une majorité canadienne-française. (Ecoutez! écoutez!) Oui, M. le PRÉSIDENT, ce gouvernement libéral qui avait donné tant de sécurité, —sécurité à nos institutions en maintenant inviolable la constitution actuelle, —fut renversé par une majorité canadienne- française de cette chambre. Je n’ai pas l’intention, quand je parle ainsi, de me faire l’accusateur de mes compatriotes: loin de là; mais je veux tracer l’histoire parlementaire de notre pays, et je n’hésite pas à dire que ce vote a porté un coup fatal à notre influence comme Canadiens-Français, et que la postérité enregistrera ce vote, qui restera dans l’histoire comme une époque fatale où nos hommes publics ont sacrifié à l’esprit de parti nos intérêts les plus chers. (Ecoutez! écoutez!) Je ne crains pas de le dire, M. le PRÉSIDENT, depuis quinze ans nous n’avions pas eu à la tête de l’administration d’hommes plus sincèrement dévoués et plus en position de sauvegarder les libertés politiques, les intérêts et les institutions du Bas-Canada. Qu’avons-nous vu, depuis quinze ans, dans cette chambre? Nous avons vu l’esprit de parti s’adresser aux préjugés et aux personnalités les plus blessantes, et amener comme résultat l’abaissement du niveau moral de notre représentation nationale. Les hommes les mieux qualifiés à faire valoir dans cette enceinte les intérêts du peuple, s’abstenir des luttes électorales, parce que la position de député ne portait plus avec elle la dignité qui en faisait un objet d’ambition dans des jours meilleurs. Nous avons vu des hommes éminents, et qui avaient travaillé dans l’intérêt de leurs compatriotes pendant de longues années, abandonner de dégoût la carrière politique et se retirer dans leurs foyers. C’est à cette époque que nous avons vu une majorité canadienne-française voter la défaite d’un ministère dont le programme politique offrait plus de garanties pour les […]

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[…] intérêts Bas-Canadiens que celui d’aucun autre gouvernement. (Ecoutez! écoutez!) Mais un esprit de parti à la fois mesquin et aveugle devait placer un succès momentané au-dessus des intérêts généraux, et la majorité décréta par son vote notre déchéance nationale. (Ecoutez! écoutez!) Eh bien! M. le PRÉSIDENT, avec le nouveau gouvernement, nous avons vu la question de la représentation basée sur la population revenir dans la discussion générale de notre législature, et aujourd’hui, il n’y a pas à se le cacher, cette malheureuse concession, qui nous met à la merci du Haut-Canada, est devenue un fait accompli. (Ecoutez!) J’ai dit, il y a un instant, M. le PRÉSIDENT, que l’hon. député de South Oxford n’avait pu obtenir le comité qu’il demandait sous l’administration Macdonald-Sicotte, —administration essentiellement libérale. (Ecoutez!) Si l’on réfère aux journaux de la chambre de cette époque, que trouve-t-on? A peine l’administration qui lui avait succédé eût-elle pris possession des bancs de la trésorerie que l’hon. M. Brown revenait devant la chambre demander de nouveau un comité, et cette fois avec plus de succès. J’eus l’honneur de présenter un amendement à la motion, mais cet amendement fut repoussé, et parmi les noms qui figurent dans cette malheureuse division, on remarque ceux du ministre des travaux publics, du solliciteur-général et du procureur-général Est. M. le PRÉSIDENT, c’est là un fait extrêmement significatif et dont il faut prendre note sous les circonstances actuelles. Quand je pressai cette motion devant la chambre, je maintins qu’il fallait prendre l’offensive et non garder la défensive, comme nous l’avions fait jusqu’alors; qu’il fallait nous unir comme un seul homme pour obtenir que l’on remette en vigueur le proviso de la 26me clause de l’acte d’union, qui nous avait été honteusement enlevé en 1856, au moment où nous obtenions le conseil législatif électif. (Ecoutez! écoutez!) Eh bien! sur cette question, qui était parfaitement motivée, on a vu ces mêmes ministres voter pour rejeter cet amendement qui revendiquait un droit sacré pour les Canadiens-Français. Ce vote n’impliquait-il pas chez ceux qui faisaient cette lâche concession, qu’ils étaient prêts à céder encore dans les changements constitutionnels proposés. Oui, M. le PRÉSIDENT, je n’hésite pas à le dire, dès cet instant le Haut-Canada comprit que nos chefs, jusque- là inébranlables, allaient céder le terrain conquis. Aussi, lorsque M. Brown soumit à la chambre sa proposition, tous les députés anglais s’unirent dans une majorité écrasante, et il l’emporta vigoureusement malgré la totalité des députés Canadiens-Français qui votèrent tous contre cette proposition, à l’exception du député de Rouville (M. POULIN), qui eut le triste courage de commettre cet acte inqualifiable. (Ecoutez! écoutez!) Il n’est pas besoin de rappeler ici les conséquences de ce vote, car elles sont connues aujourd’hui de tout le pays, et l’hon. député de South Oxford lui-même nous a dit dans cette chambre que la confédération avait pris naissance dans son comité constitutionnel; que la nomination de ce comité avait été le premier pas fait dans la voie qui menait surement au but vers lequel il avait toujours tendu pendant toute sa carrière politique, et que le projet de confédération, maintenant soumis, était une ample récompense pour ses efforts constants et une justification complète des principes qu’il avait soutenus dans la lutte du Haut contre le Bas-Canada. (Ecoutez! écoutez!) Plus tard, M. le PRÉSIDENT, le gouvernement Taché-Macdonald tombait sur une question de finances et, dans l’impossibilité de se maintenir sans le secours de l’opposition, ce même gouvernement appelait dans son cabinet l’homme le plus hostile aux intérêts Bas-Canadiens, et avec lequel de tout temps il avait été dans un antagonisme sans exemple. De cette alliance naquit le projet de confédération qui nous est soumis aujourd’hui, et qui concède le principe de la représentation basée sur la population. Le parti Bas-Canadien devait-il faire cette grave concession au Haut-Canada? Je suis prêt à établir par des chiffres que cette question portait avec elle son propre remède, et ceux qui ont voté en faveur de sa concession ne sont nullement justifiables, à quelque point de vue qu’on se place. L’avenir nous garantissait que cette demande n’aurait plus sa raison d’être à une époque fort rapprochée. Quand on examine la question de la population respective des deux Canadas, on remarque, tout d’abord, que celle du Haut-Canada est en grande partie anglaise et protestante; et, en regardant un dernier recensement, on voit que l’immigration dans cette section est entrée pour une proportion très considérable dans l’augmentation annuelle. De 90,000 âmes qu’elle était pendant la seule année de 1847, l’immigration est graduellement tombée a 10,000 en 1860. Mais il y […]

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[…] a un autre fait important qu’il est bon de noter: c’est que le Bas-Canada, qui augmentait lentement d’abord parce qu’il était gêné dans son développement matériel et moral par les institutions politiques sous lesquelles il était gouverné, parce qu’il n’avait pas de chemins de colonisation dans ses forêts, voyait encore ses robustes enfants émigrer aux Etats-Unis pour y trouver du pain et de la liberté. L’augmentation de la population du Bas-Canada était faible et lente alors; mais à mesure que les chemins de fer ont été construits, que des routes ont été pratiquées, on l’a vu augmenter en population presque dans la même proportion que s’opérait la diminution dans la proportion d’accroissement annuel du Haut-Canada. Je prétends encore, M. le PRÉSIDENT, que le recensement de 1861 n’est pas une base sur laquelle on puisse se fonder pour apprécier exactement le chiffré de la population des deux sections; que ce recensement n’est qu’un tissu d’erreurs graves et qui démontrent l’inexactitude de l’ensemble. Ainsi, quand on y voit qu’à Trois-Rivières il n’y a pas une seule église catholique; qu’à Hamilton il n’y en a qu’une seule; qu’en 1861 il n’a été construit que trois vaisseaux dans le Bas-Canada, et que l’on sait qu’à Québec seul il s’en est construit plus de soixante, l’on peut affirmer en toute sûreté que de semblables inexactitudes ont dû se répéter dans les chiffres de la population des deux sections. On sait que, dans le Haut-Canada, le chiffre de la population réelle a été considérablement surfait. Tous leurs journaux ne disaient-ils pas qu’il fallait que le recensement de 1861 indiquât, en faveur du Haut-Canada, une très-forte population de plus que dans le Bas? Aussi, le résultat a-t-il constaté une majorité de près de 300,000 âmes en sa faveur. On a tellement augmenté le nombre des vivants et diminué celui des morts, que l’addition du nombre des enfants vivants, au-dessous d’un an, se trouve être de 8,000 de plus que celui de toutes les naissances de l’année. (Ecoutez! et rires.) Je veux bien admettre que le climat du Haut-Canada soit très salubre et très favorable au développement de la population au-dessous d’un an; mais encore peut-on difficilement s’expliquer qu’il n’en meure pas quelques uns en douze mois et qu’il puisse y en avoir, en une seule année, 8000 de plus, au-dessous d’un an, qu’il n’en est né pendant les douze mois écoulés. (Ecoutez! et rires.) Quand je vois de pareils résultats dans notre recensement officiel, je suis forcé de croire qu’il est inexact et qu’il peut être tout aussi erroné sous tous les rapports de la population générale. Mais si on a surfait la population dans le recensement du Haut-Canada, dans le Bas-Canada, au contraire, on l’a diminuée considérablement. Ici, nos cultivateurs ont toujours eu peur des recensements, parce qu’ils soupçonnent qu’ils sont faits dans le seul but d’asseoir quelques taxes ou de faire quelque levée d’hommes pour la défense du pays. Sous ces circonstances, je crois que la différence dans le chiffre de la population du Haut et du Bas-Canada n’est pas aussi bien établie qu’on veut le faire croire. Je maintiens qu’elle est moindre en réalité qu’elle ne l’est en apparence, et que les chiffres du recensement ne sont pas suffisamment exacts pour que l’on puisse les prendre pour base d’une demande de changements constitutionnels aussi graves. Mais si l’on étudie l’accroissement de la population canadienne- française, l’on verra que les Canadiens- Français ont augmenté jusqu’au chiffre de 1,700,000, s’étant décuplés deux fois et demi de 1760 à 1860, ce qui équivaut à 3.40 pour cent par année, ou le doublement de la population en 21 ans, ou 25 fois leur nombre en 100 ans. Depuis 1860, l’augmentation a été de 3.60 pour cent par an dans le Bas-Canada. Voilà des chiffres qui prouvent que l’augmentation naturelle de la population dans le Bas-Canada est plus forte que partout ailleurs. Dans le Haut-Canada, la moyenne des naissances a été de 3.40 pour cent par an, et dans le Bas-Canada, elle a été de 4.10 pour cent, ce qui égale une augmentation relative plus considérable de 20 pour cent dans le Bas que dans le Haut-Canada. Si l’on fait un calcul de la progression de l’accroissement de la population française dans le Bas-Canada, de 1784 à 1851, l’on arrive aux résultats suivants:—

p.c. par année
De 1784 à 1831 L’augmentation a été égale à 2.60
De 1831 à 1844 Elle a été égale à 3.20
De 1844 à 1851 Do do 4.25

Mais l’augmentation de population qui en serait résultée a été diminuée par l’émigration aux Etats-Unis. Les difficultés de sections ont chassé nos jeunes gens à l’étranger pendant de longues années, et c’est là pourquoi cette augmentation considérable ne paraît pas, dans les recensements, aussi forte qu’elle l’a été en réalité. Ainsi, le chiffre des émigrés Canadiens-Français aux Etats-Unis en 1844, s’élevait à 34,000; […]

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[…] de 1844 à 1850, l’émigration s’est élevée à 30,000—ce qui, en 1850, s’élève à 64,000 le chiffre de nos compatriotes passés à l’étranger. Avec une pareille émigration, il est évident que notre population ne pouvait augmenter rapidement; mais aujourd’hui, heureusement, le mouvement de notre population se fait en sens contraire. Un grand nombre de familles nous sont déjà revenues, tandis que beaucoup d’autres n’attendent qu’une occasion favorable pour revenir au pays qu’elles auraient dû ne jamais quitter. La population canadienne-française aux Etats-Unis est encore très considérable, comme on peut le voir par les chiffres suivants:—l’Etat du Vermont compte 14,000 Canadiens-Français; celui de New-York, 20,000; l’Ohio et la Pensylvanie, 6,000; le Michigan, 30,000; l’Illinois, 20,000; le Wisconsin, 12,000; l’Indiana, 5,000; le Minnesota, 15,000—sans compter qu’il y a encore à peu près 35,000 de nos jeunes gens enrôlés dans l’armée des Etats-Unis. Ce qui a eu lieu en Canada a aussi eu lieu en Acadie, où la population française a augmenté d’une manière vraiment étonnante. Cette augmentation a été, de 1707 à 1737, dans une proportion de 6 pour cent par an; en 30 ans, elle avait quintuplé. Elle a continué à s’accroître à peu près dans la même proportion jusqu’en 1755, l’époque mémorable de la déportation des Acadiens. De 1755 à 1855, les Acadiens ont décuplé par eux-mêmes, et aujourd’hui la population franco-acadienne dans les provinces maritimes et dans le Maine, se répartit comme suit:—

Terreneuve 15,000
Cap Breton 16,000
Ile du Prince-Edouard 15,000
Nouvelle-Ecosse 22,000
Nouveau-Brunswick 25,000
Maine 5,000
Ce qui forme un total de 98,000

Voyons maintenant, M. le PRÉSIDENT, quelle est l’augmentation annuelle du Haut-Canada. Cette considération est importante, car elle tend à prouver que dans dix ans le chiffre des populations du Haut et du Bas-Canada seront égales, et par conséquent que les changements constitutionnels motivés par la question de la représentation basée sur le nombre n’ont pas de raison d’être:

En 1830, Cette augmentation a été de 10 p.c. p. an
En 1832, Elle a été de 8.77 « 
En 1842, Do do 6.42 « 
En 1852, Do do 5.62 « 
En 1861, Do do 4.35 « 
En 1865, Elle sera probablement de 3.00 « 

Ce qui équivaut à dire qu’en trente ans la proportion de cette augmentation a diminué de plus de 50 pour cent, et c’est avec la diminution de l’immigration que s’est produit cette diminution dans l’accroissement annuel. Les chiffres suivants, qui donnent le nombre d’immigrants arrivés dans le Haut-Canada depuis 1829, le prouvent abondamment:—

Années. Immigration.
1829 à 1833 167,697
1834 à 1838 96,351
1839 à 1843 123,860
1844 20,142
1845 25,375
1846 32,753
1847 90,150
1848 27,939
1849 38,494
1850 32,292
1851 41,076
1852 39,176
1853 36,699
1854 53,183
1855 21,274
1856 22,439
1857 32,097
1858 12,810
1859 8,778
1860 10,150
1861 19,923
1862 22,176
1863 19,419
1864 19,000

En 1854, nous n’avions pas de chemins de fer comme ceux que nous possédons aujourd’hui, et par conséquent l’immigration européenne, qui se dirigeait vers les Etats-Unis, ne passait pas par le Canada, comme elle le fait aujourd’hui pour les Etats de l’Ouest. En 1854, l’immigration était de 53,000, et tous ceux qui arrivaient en Canada s’y fixaient invariablement, mais en 1864, cette immigration est tombée à 19,000, dont il ne reste pas plus de la moitié dans le pays; le reste se dirige vers les Etats de l’Ouest. Ainsi, l’on peut dire que l’immigration, qui était de plus de 53,000 âmes en 1854, est tombée en dix ans à 8,000 seulement pour le Haut-Canada, tandis que dans le Bas-Canada nous avons augmenté, par notre accroissement naturel, dans la proportion de 2-20 pour cent à 3-60 pour cent durant la même période. Et c’est justement au moment où notre population augmente dans cette proportion que l’on veut accorder au Haut-Canada la représentation basée sur la population! Pourquoi ne pas résister encore? On nous dit que si nous attendons plus tard la disproportion sera plus grande, […]

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[…] Je maintiens en m’appuyant sur ces calculs et sur d’autres considérations, que j’aurai bientôt l’honneur de soumettre à cette chambre, que nous ne pouvons que gagner à attendre, puisque la proportion de notre accroissement augmente et que l’immigration diminue. En trente ans, de 1820 à 1860, il nous est arrivé 942,735 émigrants, qui se sont presque tous établis dans le Haut-Canada. De plus, il y a un autre fait que je désire faire ressortir: c’est que l’émigration irlandaise, qui s’était élevée, en 1851, à 22,381, a diminué dans les dix années suivantes, à 376 on 186l, et l’on sait que c’est cette déportation en masse des enfants de la Verte Erin qui a fait la population du Haut-Canada ce qu’elle est aujourd’hui. Du reste, il ne s’agit que de consulter le recensement pour conclure de suite que la différence de proportion dans l’augmentation de la population respective des deux sections, n’est due qu’à l’arrivée de ce million d’immigrants dans le pays. Si on étudie la proportion des naissances, ou de l’accroissement naturel, on verra que le Bas-Canada s’est accru dans une proportion plus rapide que celle du Haut, et qu’il y a plus de naissances proportionnellement dans notre section. A mesure que ces causes factices d’augmentation diminuent dans le Haut-Canada, nous avons donc la certitude de rétablir l’équilibre entre les deux populations. Il y a encore une autre cause qui doit contribuer à rétablir cet équilibre, et je la trouve dans un rapport officiel écrit par l’hon. secrétaire-provincial actuel (M. MCDougall), lorsqu’il était commissaire des terres de la couronne. La cause de la colonisation a attiré, depuis quelques années, l’attention toute spéciale de notre clergé et des meilleurs citoyens du pays, du moment qu’on s’est aperçu que l’augmentation rapide de la population du Haut-Canada amènerait bientôt des changements constitutionnels, ayant pour but la représentation basée sur la population, et ses conséquences désastreuses pour la minorité.—Depuis cette époque, de nouvelles routes de colonisation ont été ouvertes au surplus de la population des anciens comtés, et nos jeunes gens, au lieu de s’expatrier, s’enfoncent dans la forêt pour la défricher et multiplier ainsi la force de l’élément français. La cause de la diminution de l’accroissement dans le Haut-Canada, dont je veux parler, se trouve dans le fait important que les meilleures terres disponibles sont à peu près épuisées. Je ne veux pas dire qu’elles ont perdu leur fertilité, mais seulement qu’elles sont à peu près toutes occupées. Il n’y a pas besoin d’autre preuve à mon avancé que le rapport de l’hon. ministre des terres de la couronne en 1862, dont je citerai le paragraphe qui suit:—

« L’on remarquera que la quantité totale des terres vendues, en 1862, est moindre que celle vendue en 1861, de 252,471 acres. La diminution équivaut à environ 38 1/2 pour cent. Ce fait est significatif et mérite qu’on en recherche la cause. On peut l’attribuer, je crois, aux perturbations commerciales et monétaires qui résultent de la guerre civile dans le pays voisin,—à l’influence de la guerre qui décourage l’immigration en Amérique, et à la diminution des ressources des acheteurs du pays, à raison de la récolte généralement mauvaise de 1862. L’on peut encore mentionner une autre cause qui, au point de vue officiel, est plus importante qu’aucune de celles-ci, parce que son influence n’est pas seulement accidentelle ou passagère. Et cette cause est que la quantité de terre réellement bonne qui se trouve aujourd’hui sur le marché est, malgré les arpentages récents, beaucoup moindre qu’elle n’était autrefois, et diminue rapidement. Les nouveaux arpentages faits dans le Haut-Canada durant les cinq dernières années, n’ont pas ajouté moins de 2,808,172 acres au tableau des terres du département. Dans le Bas-Canada, l’accroissement durant la même période a été de 1,968,168 acres. Cependant, il est douteux qu’il y ait aujourd’hui une aussi grande quantité de terres, de première qualité, à la disposition du département, qu’il y en avait en l857. Les terres du clergé, des écoles et de la couronne de la Péninsule Occidentale, les plus précieuses sous le rapport de la qualité et de la situation, de toutes les terres incultes de la province, sont presque toutes vendues; les quelques lots qui restent sont généralement d’une qualité inférieure. Les nouveaux cantons situés entre Outaouais et le lac Huron contiennent beaucoup de bonne terre, mais ils sont séparés des cantons établis qui bordent le St. Laurent et la rive nord du lac Ontario par une ceinture rocheuse et aride qui varie en largeur de dix à vingt milles, et qui présente des obstacles sérieux à l’établissement des colons. De plus, les bonnes terres de ces nouveaux cantons sont en petites étendues, éparses çà et là, et séparées les unes des autres par des crêtes rocheuses, des marais et des lacs, qui rendent difficile la construction de chemins, et interrompent la continuité de l’établissement. Ces circonstances défavorables ont induit les meilleurs colons du Haut-Canada à chercher des terres appartenant aux particuliers, de meilleure qualité et mieux situées, quoique le prix et les conditions de vente soient plus élevés et moins faciles que pour les terres de la couronne. »

Je crois qu’il y a dans ce rapport officiel un fait très important pour le Bas Canada, et qu’il est bon de constater avant de décider si nous devons changer la constitution actuelle. Quand la population n’augmente […]

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[…] plus sensiblement par l’immigration dans le Haut-Canada, et qu’elle augmente plus rapidement dans le Bas-Canada par son accroissement naturel; quand l’émigration de nos compatriotes aux Etats-Unis a cessé; quand les meilleures terres du Haut-Canada sont occupées et que le territoire du Bas-Canada commence à peine à s’ouvrir, je ne vois pas pourquoi nous nous hâterions tant d’abandonner la lutte que nous avons faite avec tant de succès jusqu’ici pour accorder, sans raison, la représentation basée sur la population. Et voici à ce sujet ce que disait, dans le même rapport, l’hon. secrétaire-provincial actuel,—dont les paroles confirment parfaitement mon avancé:—

« Dans le Bas-Canada, les terres vendues en 1862 ont atteint un chiffre d’un peu plus du double de la quantité vendue dans le Haut-Canada. Les découvertes de mines de cuivre et autres dans les cantons de l’Est, et l’ouverture de meilleures voies de communication, ont causé une affluence de population considérable dans cette partie du Bas-Canada, et une augmentation correspondante dans la demande de terres publiques disponibles. Les nouveaux arpentages faits sur le versant sud des hauteurs qui bordent le St. Laurent, entre Montréal et Québec, ont développé une quantité très considérable de bonnes terres, qui sont rapidement prises. »

Voici la conséquence de ce fait signalé par le commissaire des terres de la couronne de cette époque: c’est que si les terres puques ne se vendent qu’à des colons, du moment que l’on établit que la quantité de terres vendues dans le Bas-Cana est double de celles vendues dans le Haut-Canada, je suis en droit de conclure que l’étendue défrichée est réellement double, et comme conséquence nécessaire que la population doit augmenter dans la même proportion. De là je conclus que la question de la représentation basée sur la population tend chaque jour à se résoudre d’elle-même. Ainsi, voici un homme que l’on ne peut certainement pas accuser de partialité pour le Bas-Canada, et dont on ne contestera pas les connaissances approfondies, qui déclare officiellement que nous augmentons dans une beaucoup plus grande proportion que le Haut. Et c’est au moment où nous sommes sur le point de nous maintenir sur la brèche que nous allons céder le terrain et abandonner la lutte! Nos jeunes gens émigraient aux Etats-Unis, il y a quelques années, parce que nous n’avions pas de chemins de colonisation pour leur ouvrir les forêts du Bas-Canada, comme nous en avons aujourd’hui. Et pourquoi n’enavions-nous pas? Parce que, jusqu’à tout dernièrement, le ministère des terres de la couronne, de même que celui de l’agriculture et de l’immigration, ont toujours été confiés aux membres Haut-Canadiens de l’administration. Le Haut-Canada comprenait l’importance de ces départements pour le développement matériel de sa section du pays. Aussi toutes les améliorations se faisaient- elles dans l’Ouest, et toute l’immigration était-elle dirigée de ce côté. Aujourd’hui que l’on s’est aperçu des résultats de cette politique habilement tramée, la partie Bas- Canadienne du ministère s’occupe davantage de la colonisation de nos terres incultes, et nous voyons le clergé, de même que tous les hommes politiques et influents, seconder ses efforts. Nous avons des sociétés de colonisation partout, et le résultat de leur travail. c’est que les terres publiques sont prises et occupées à mesure qu’on les arpente, et que les colons devancent même très souvent les routes que le gouvernement fait ouvrir à travers la forêt. Ces faits sont assez importants pour mériter notre sérieuse considération, d’autant plus que le rapport de l’hon. secrétaire-provincial appuie sur certains points les faits que je signale. Les familles canadiennes, aujourd’hui aux Etats-Unis, sont heureuses de revenir parmi nous pour développer les ressources de notre territoire, et si le gouvernement, au lieu de faire des changements constitutionnels, établissait un vaste système de colonisation, et attirait ici nos compatriotes des Etats de l’Union Américaine ainsi qu’une immigration européenne congénère, nous n’aurions pas besoin de nous occuper des changements politiques qu’on nous propose, et dont le but évident est l’anéantissement de notre influence en Amérique. (Ecoutez!) Le but du projet de confédération, au point de vue du ministère, est la formation d’un vaste empire limité par l’océan Pacifique d’un côté, par l’océan Atlantique de l’autre, au sud par l’Union Américaine et s’étendant jusqu’au pôle nord, laissant à l’ouest l’Amérique Russe. Certes, ce projet est grandiose, est magnifique, et est bien fait pour exciter l’ambition des hommes les plus marquants de l’Amérique Britannique du Nord. L’opposition comprend parfaitement le noble but des promoteurs de cette confédération que l’on veut établir sur une base monarchique,—en opposition à l’Union Américaine basée sur le principe démocratique et républicain; — mais l’opposition comprend aussi que cette […]

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[…] création d’un empire offre de graves difficultés, non seulement parce qu’il s’élève en opposition à la puissante république voisine, essentiellement opposée aux institutions monarchiques, mais parce que les différences de nationalités, de religions et d’intérêts sectionnels sont autant de pierres d’achoppement contre lesquelles viendront se heurter les dispositions principales du projet de confédération. Il ne faut pas croire que l’opposition ne combat ce projet que parce qu’elle n’en comprend pas la portée. Elle le comprend, au contraire, et n’y voit que des dispositions qui lui sont hostiles. Aujourd’hui le Canada, avec l’égalité sectionnelle, ne forme qu’un seul peuple dont les tendances et les aspirations sont communes; mais avec la confédération il n’en sera plus ainsi: nous aurons une minorité contre une majorité, dont les tendances agressives se sont toujours manifestées chaque fois qu’elle a eu la puissance du nombre. Si les populations de toutes les provinces étaient homogènes, si leurs intérêts, leurs idées, leurs croyances, leur nationalité étaient identiques, nous serions peut-être plus portés à accepter les dispositions peu judicieuses du projet qui nous est soumis,—mais comme rien de tout cela n’est identique, nous croyons qu’il y a danger pour nous à les accepter. Autrefois, la France possédait toute cette partie du continent, et les colons de cette époque,—cultivateurs, pêcheurs, chasseurs ou coureurs de bois,—parcouraient toute 1’étendue de ces immenses possessions qui avaient nom la Nouvelle-France; aujourd’hui, que lui reste-t-il d’un territoire dont l’étendue égale celle de l’Europe même? Une pauvre petite île située à l’entrée du golfe, un pied à terre pour ses pêcheurs, et quelques arpents de grève sur les côtes de Terreneuve.—Quand on étudie ce fait, quand on voit la puissance française complètement détruite sur ce continent,—n’avons-nous pas le droit de nous montrer sévères dans l’appréciation du projet de constitution qui nous est soumis, et qui n’a d’autre but, je le répète, que de compléter l’œuvre de la destruction de l’influence de la race française en Amérique? Est-ce que le passé ne nous a pas appris à nous défier de l’avenir? Oui, M. le PRÉSIDENT, la politique de l’Angleterre a toujours été agressive et a toujours eu pour but notre anéantissement comme peuple—et ce projet de confédération n’est que la continuation de l’application de cette politique sur ce continent; son véritable but n’est que l’anéantissement de l’influence française en Canada. En recherchant si les moyens d’action employés aujourd’hui n’ont pas de précédents dans l’histoire, il est facile de trouver des renseignements précieux. Il fut un temps après la conquête de l’Angleterre par les Normands, où la langue française était la langue générale et officielle. Pendant quatre siècles, le français fut la langue de la nation; mais plus tard, les conquérants furent obligés d’adopter la langue des vaincus. En étudiant l’histoire du parlement anglais, on voit qu’avant l’année 1425 il n’avait pas été introduit dans la législature un seul projet de loi qui ne fût en français. Mais à cette époque le premier projet de loi en anglais fut présenté au parlement; et vingt-cinq ans plus tard, en 1450, on trouve le dernier acte présenté en français dans le gouvernement anglais. Après cette date, on ne voit plus de trace de la langue française au parlement; il n’avait fallu que vingt-cinq ans pour la faire disparaître entièrement. Il y a un autre fait historique qui se rattache à l’existence politique des peuples, et qu’il est bon de noter. On sait pendant combien de temps l’Ecosse et l’Irlande résistèrent à l’envahissement de l’Angleterre. La lutte fut longue et obstinée, mais ces deux nations durent céder à la politique d’envahissement et à la puissance d’assimilation de la nation anglaise. Mais voyons quels moyens l’Angleterre a employés pour arriver à son but. L’histoire impartiale nous le dit — comme elle dira aussi quels sont les moyens employés aujourd’hui pour anéantir notre race sur ce continent. L’histoire inscrit en lettres d’or, sur ses plus belles pages, les noms des hommes qui ont combattu pour les droits et les libertés des peuples; mais aussi elle inscrit sur ses pages les plus sombres les noms de ceux qui vendent ces libertés et ces droits pour des titres, des honneurs, du pouvoir et de l’or. Nous jouissons aujourd’hui d’un gouvernement responsable chèrement acheté au prix d’un siècle de luttes héroïques, et, avant que de céder un pouce de terrain conquis, nous devons examiner ce que nous promettent les changements constitutionnels projetés. Profitons de l’exemple des peuples qui pleurent amèrement aujourd’hui la perte de leurs droits politiques, amenés par des changements constitutionnels du genre de ceux qui sont aujourd’hui proposés au Bas-Canada.—Voici ce que je lis à propos de la réunion de l’Ecosse à |’Angleterre, en 1706:—

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« La reine ANNE exécuta, en 1706, un projet inutilement tenté par GUILLAUME III, la réunion de l’Angleterre et de l’Ecosse en un seul royaume sous la domination de la Grande-Bretagne. L’indocilité des Ecossais, l’antipathie mutuelle des deux peuples, les troubles sans cesse renaissants de ces principes, rendaient le projet fort utile et en même temps multipliaient les obstacles. »

Ainsi, l’on voit que l’antipathie des deux races suscitait de nombreux obstacles au projet de l’Angleterre, et pour faire disparaître ces obstacles on prit exactement les mêmes moyens que ceux adoptés ici pour préparer la confédération, c’est-à-dire que l’on nomma une conférence, ou des commissaires chargés de préparer l’acte de réunion. Ces commissaires s’entendirent sur la question générale, mais, dit. M. EMILE DE BONNECHOSE,—

« Les dissentiments éclatèrent sur la manière dont les Anglais entendaient composer le nouveau parlement des royaumes-unis, et tandis que la population de l’Ecosse était le sixième de la populution anglaise, ils n’accordaient à la représentation de ce royaume, dans les communes, que quarante-quatre membres, ou un treizième de la représentation totale. Seize pairs seulement devaient être choisis par élection dans le corps entier de la pairie écossaise pour siéger dans la chambre des lords en Angleterre. La rigueur de ces dernières clauses, dans lesquelles le peuple écossais vit une offense, excita un mécontentement général: il devait résulter, pour les premiers temps surtout, d’un traité d’union entre les deux peuples un froissement d’intérêt matériel préjudiciable à un grand nombre, comme il arrive à la suite de toute importante commotion politique: les blessures de l’amour-propre national auraient suffi d’ailleurs pour rendre les Ecossais insensibles aux avantages éloignés de ce pacte, et tous les partis, whigs et torys, jacobistes et williamistes, presbytériens, épiscopaux et cameroniens, s’unirent pour le rejeter. »

Ainsi, nous voyons ici une population presque toute entière s’unir pour repousser le projet d’union qu’on veut lui imposer, et cependant, malgré l’opposition presque unanime de l’Ecosse, l’Angleterre parvient à imposer cette union par les moyens dont elle n’hésite pas à faire l’emploi.

« Les commissaires du gouvernement furent en butte aux insultes de la population qui brisa les maisons de plusieurs officiers de l’État partisans de l’union, tandis qu’elle portait aux nues le duc de HAMILTON, le plus illustre entre les opposants Les ducs de QUEENSBERRY et d’ARGYLE, les comtes de MONTROSE, de STAIR, de ROXBURGH et de MARCHMONT essayèrent en vain d’opposer la raison à l’explosion du sentiment patriotique et de fureur nationale, et ce que les meilleurs arguments ne purent obtenir la corruption le fit. Une partie de l’or promis par les commissaires anglais, comme dédommagement des charges nouvelles qui allaient peser sur le royaume voisin, fut répartie entre leurs collègues écossais et plusieurs membres influents du parlement siégeant à Edinbourg: dès lors, tous les obstacles furent aplanis; le traité d’union, que la majorité du peuple écossais considérait comme un suicide, et que n’eussent point sanctionné les hommes les plus purs et les plus irréprochables, obtint l’assentiment d’une majorité vénale: ce pacte fameux, enfin, réputé un opprobe pour l’Ecosse, où elle voyait l’immolation de ses intérêts et de sa gloire, et qui devait lui ouvrir, dans la suite des temps, une ère jusque-là inconnue de paix et de prospérité, fut signé le 1er mai 1707, et fut considéré comme une grande victoire par l’Angleterre, tout enivrée déjà du succès de ses armes sur le continent. »

Voilà, M. le PRÉSIDENT, un exemple frappant de la manière dont la politique de l’Angleterre sait triompher des résistances les mieux motivées, même contre la volonté unanime d’une race. On voit l’Ecosse considérer l’union avec l’Angleterre comme un suicide, et cependant l’union trouve une majorité en sa faveur dans le parlement d’Edimbourg Je n’ai pas besoin, M. le PRÉSIDENT de commenter ces faits plus longuement: ils parlent assez éloquemment par eux-mêmes. (Ecoutez! écoutez!) Il y a un autre fait dans l’histoire politique de l’Angleterre qu’il est bon de rappeler à cette chambre; c’est l’abolition du parlement de Dublin. L’hon. ministre de l’agriculture (M. McGee) nous a dit, dans ce langage fleuri qui caractérise les enfants de son pays, que lui-même avait combattu, lorsqu’il n’avait encore que vingt ans à peine, pour soustraire son pays à la tyrannie de l’Angleterre, et que n’ayant pu réussir dans sa noble entreprise, il avait préféré s’exiler sur cette terre d’Amérique plutôt que d’être chaque jour témoin des malheurs et des souffrances de sa patrie. Et, cependant, que fait-il aujourd’hui? ll veut, avec l’appui d’une majorité hostile, imposer au Bas-Canada, sa patrie d’adoption, une union qui lui répugne, et renouveler ici le système d’oppression qu’il a pleuré en Irlande. (Ecoutez! écoutez!) Voici les moyens dont on s’est servi pour imposer à l’Irlande cette union qui devait amener l’exode en masse de sa population:—

« Quant à l’Irlande, la lutte fut plus longue; mais l’Angleterre finit aussi par triompher. Après la crise de 1798, dit M. GUSTAVE DE BEAUMONT, l’Angleterre, tenant sous sa main l’Irlande rebelle et vaincue, l’a châtié sans réserve et sans pitié. Vingt ans auparavant, l’Irlande était rentrée en possession de ses libertés politiques; l’Angleterre conserve un souvenir amer de ces succès de l’Irlande, et elle va profiter de l’abaissement de celle-ci pour la replacer sont son joug absolu.

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Le parlement d’Irlande, depuis qu’il a recouvré son indépendance, est devenu gênant pour l’Angleterre; il faut, pour s’en rendre maître, des soins infinis de corruption, en dépit desquels on rencontre encore chez lui des résistances; l’occasion est favorable pour le supprimer: en conséquence; le gouvernement anglais résout de l’abolir. A cette nouvelle, la pauvre Irlande s’agite un instant, comme un corps qui vient d’être privé de vie, se remue encore sous le fer qui le mutile et le déchire. Sur trente-deux comtés, vingt-et-un réclament énergiquement contre la destruction du parlement irlandais. Ce parlement, auquel on est obligé de demander un acte de suicide, le refuse et maintient par son vote son existence constitutionnelle.

« Indigné de la servilité qu’on ose demander au corps dont il fait partie, GRATTAN repousse avec véhémence le projet ministériel. Mais toutes ces résistances seront veines. La seule qui, en définitive, élève un obstacle sérieux aux vues de l’Angleterre est celle du parlement irlandais qui ne veut pas voter son anéantissement. Eh bien! jusqu’alors, on avait acheté ses actes, on va cette fois acheter sa mort. La corruption est aussitôt pratiquée sur une vaste échelle; des places, des pensions, des faveurs de toute sorte, des pairies, des sommes d’argent sont prodiguées, et les mêmes hommes qui, en 1799, avaient repoussé le projet d’union, l’adoptent, le 26 mai 1800, à une majorité de cent-dix-huit voix contre soixante-treize, et cette majorité était composée d’hommes qui étaient ou pensionnaires de l’Etat, ou fonctionnaires publics. Ainsi s’accomplit, imposé par la violence, aidé par la corruption, l’acte destructif du parlement irlandais, non sans soulever en Irlande tout ce qu’il y restait de passions nationales et de sentiments patriotiques. »

M. le PRÉSIDENT, quand on a pour apprécier la politique de l’Angleterre des actes comme ceux- là, il est juste que ceux qui n’ont pas les mêmes raisons que les hon. députés qui siégent sur les banquettes ministérielles, pour désirer les changements constitutionnels, aient au moins l’occasion d’étudier attentivement tous les détails de la mesure qu’on nous propose. Pour ma part, je suis satisfait de la constitution actuelle, et prêt à la défendre contre tout ennemi qui voudrait attaquer notre territoire. Mais je dois le dire, si on change cette constitution malgré la volonté du peuple, ou ne trouvera plus chez les Canadiens Français cet élan qui les a toujours distingué par le passé, et qui leur a permis de vaincre des ennemis dix fois plus nombreux. (Ecoutez! écoutez!) L’antagonisme des deux races anglaise et française, que j’ai signalé en Europe, semblait n’avoir pas de raison d’être en Amérique. Cependant, la lutte s’est continuée dans le Nouveau Monde après avoir commencé sur l’ancien continent. Aujourd’hui encore, cette lutte se continue et, malgré les protestations d’amitié sincère échangées entre Paris et Londres, nous voyons toujours la France et l’Angleterre face à face, l’épée au poing, ayant l’une pour l’autre le respect que la crainte peut seule leur inspirer. Et ces sentiments de rivalité et d’antagonisme qui ont toujours existé, et qui existent encore aujourd’hui entre les deux races, s’effaceront-ils chez leurs descendants canadiens pour les fondre en une seule nation? Mais c’est là l’impossible! Quoique vous fassiez les mêmes sentiments existeront toujours. Ils sont blâmables peut- être, mais ils existent, et sont dans la nature même des deux peuples. Il y a dans la langue, dans la religion, dans les institutions, dans les habitudes d’un peuple autant d’obstacles à l’union avec un autre peuple dont la langue, la religion, les institutions et les habitudes sont différentes des siennes Et pense-t-on que ces sentiments de rivalité et ces raisons d’éloignement disparaîtront avec l’adoption du projet de confédération que l’on nous propose? Pour ma part, je voudrais voir en Canada les deux nationalités rivaliser de progrès dans les travaux utiles de la paix. Cette rivalité, non pas dans des luttes corps à corps, mais dans la louable ambition de réaliser la plus grande prospérité, comme d’arriver aux plus hautes sphères de la science et aux plus profonds secrets des arts, donnerait à notre pays une puissance égale à la résultante des forces réunies de la France et de l’Angleterre, employées jusqu’à ce jour à pousser le monde vers les prodiges réalisés par le dix-neuvième siècle. Avec l’égalité du nombre et de la représentation sectionnelle, les deux nationalités ne peuvent se heurter l’une contre l’autre; mais avec la confédération, comme nous serons dans une très grande minorité dans le parlement général, qui a tous les pouvoirs importants de la législation, nous aurons à lutter constamment pour la défense et la conservation de nos droits politiques et de nos libertés. Sous l’union, les Canadiens-Français sont divisés dans cette chambre en deux camps opposés, parce qu’ils n’ont rien à craindre pour leurs intérêts nationaux; mais, avec la confédération, comme nous n’aurons que 48 membres français contre 146 dans la législature fédérale, il faudra que ces députés marchent comme un seul homme, et le fait seul de cette union des Canadiens-Français en une phalange serrée, fera que l’élément anglais s’unira de son côté pour la briser et la vaincre. C’est parce que je crains ces luttes que je ne puis approuver une constitution qui ne […]

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[…] garantit pas nos droits politiques, et dont le fonctionnement amènera nécessairement des conséquences désastreuses pour notre race. (Ecoutez! écoutez!) La lutte des nationalités, qui s’est trop longtemps faite en Europe, semblait ne pas avoir de raison d’être en Amérique. Il semblait qu’il y avait sur ce continent assez d’espace et assez d’avenir pour permettre à tout le monde, à tous les principes et à toutes les nationalités, d’y vivre en paix sans se coudoyer et sans se heurter. Il semblait que ceux qui avaient émigré de l’ancien monde devaient avoir à coeur de former sur ce continent de puissantes nations, sans y apporter les haines religieuses et nationales qui avaient divisé et ensanglanté l’Europe pendant si longtemps. Et, cependant, qu’avons-nous vu ici? Nous avons vu la France qui, la première, avait lancé les premiers apôtres du christianisme dans les vastes solitudes de l’Amérique du Nord, la France, qui la première avait planté son noble drapeau sur l’Ile de Montréal et les hauteurs de Québec; nous avons vu la France perdre jusqu’au dernier pouce de terrain qu’elle avait conquis sur ce continent, et ne laisser à ses enfants abandonnés en Canada qu’un avenir de luttes et de combats contre l’esprit d’envahissement de sa puissante rivale. (Ecoutez! écoutez!) Dès le commencement de la domination française en Amérique, nous avons vu se reproduire ici les luttes qui divisaient le continent Européen. On détruisait les bourgs et les villages comme s’il n’y avait pas eu assez d’espace dans ce nouveau monde pour les quelques poignées d’hommes venus pour l’habiter. Les premières scènes de cette guerre inqualifiable se sont passées en Acadie dès 1613 . Voici ce que je trouve dans GARNEAU à ce sujet:

« LA SAUSSAYE commença en 1612, sur la rive gauche de la rivière Penobscot, un établissement qu’il nomma St Sauveur. Tout alla bien d’abord, et l’on se flattait déjà d’un succès au- delà de toute espérance, lorsqu’un orage inattendu vint fondre sur la colonie et l’étouffer dans son berceau. L’Angleterre réclamait le pays jusqu’au 45e degré de latitude septentrionale, c’est-à-dire tout le continent en remontant au nord jusque dans le cœur de l’Acadie. La France, au contraire, prétendait descendre vers le sud jusqu’au 40e degré. Il résultait de ce conflit que, tandis que LA SAUSSAYE se croyait dans les limites de la Nouvelle-France, à St. Sauveur, les Anglais le disaient fort avant sur leur territoire. Pour soutenir leur prétention, le capitaine ARGALL, de la Virginie, résolut d’aller le déloger, aiguillonné par l’espoir de faire un riche butin et par ses préjugés contre les catholiques, qui avaient été cause de la ruine de POUTRINCOURT. »

Ainsi, dès 1612, c’est-à-dire deux ou trois ans seulement après la fondation de Québec, on voit déjà les luttes de religion et de race commencer leur œuvre d’exclusivisme sur notre continent, et nous aurons encore à faire ces luttes, quelque désagréables qu’elles soient. Je continue:—

« Il parut tout à coup devant St Sauveur avec un vaisseau de 14 canons, et jeta la terreur parmi les habitants sans défense qui le prirent d’abord pour un corsaire. Le P. GILBERT DU THET voulut en vain opposer quelque résistance. Il fut tué et l’établissement livré au pillage. Tout fut pris ou saccagé, ARGALL lui-même donnant le premier exemple. Pour légitimer cet acte de piraterie, car c’en était un, il déroba la commission de LA SAUSSAYE et fit semblant de le regarder, lui et les siens, comme des gens sans aveu. Peu à peu cependant il parut se radoucir, et proposa à ceux qui avaient des métiers de le suivre à Jamestown, d’où, après avoir travaillé un an, ils seraient rendus à leur patrie. Une douzaine acceptèrent cette offre. Les autres, avec LA SAUSSAYE et le P. MASSE, préférèrent se risquer sur une frêle embarcation pour atteindre la Hève, où ils trouvèrent un bâtiment de St. Malo qui les transporta en France.

« Ceux qui s’étaient fiés à la parole d’ARGALL furent bien surpris, en arrivant à Jamestown, de se voir jeter en prison et traiter comme pirates. Ils réclamèrent vainement l’exécution du traité conclu avec lui: ils furent condamnés à mort. ARGALL, qui n’avait pas songé que la soustraction de la commission de LA SAUSSAYE finirait d’une manière aussi grave, ne crut pas devoir pousser la dissimulation plus loin, remit cette commission au gouverneur, le chevalier THOMAS DALE, et avoua tout. Ce document et les renseignements puisés dans le cours de l’affaire, engagèrent le gouvernement de la Virginie à chasser les Français de tous les points qu’ils occupaient au sud de la ligne 45e. Une escadre de trois vaisseaux fut mise sous les ordres du même ARGALL pour aller exécuter cette résolution.

« La flotte commença par ruiner tout ce qui restait de l’ancienne habitation de Ste. Croix, vengeance inutile, puisqu’elle était abandonnée depuis plusieurs années, et cingla vers Port Royal où elle ne trouva personne, tout le monde étant aux champs à deux lieues de là et, en moins de deux heures, toutes les maisons furent réduites en cendre avec le fort. »

Eh bien! M. le PRÉSIDENT, cette scène de dévastation et de vandalisme sur notre continent, qui comptait alors à peine 1,000 blancs, donne la clé de tous les événements qui ont eu lieu depuis cette époque jusqu’à la conquête du Canada par les Anglais. Il y a dans ce fait la corroboration du principe qui veut que la nation la plus forte opprime la plus faible, à moins que des circonstances spéciales ne protégent l’une contre l’autre. Il y a ici la preuve que l’égalité sectionnelle garantie par le système de gouvernement […]

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[…] que nous possédons, a pu seule permettre en Canada aux différentes nationalités de vivre paisiblement l’une près de l’autre et de travailler avec succès à la prospérité commune. (Ecoutez! écoutez!) Mais la lutte commencée en 1613 entre la France et l’Angleterre devint plus meurtrière après un siècle et demi d’occupation; elle se répandit sur toute la frontière de la Nouvelle-France. A l’instigation de la race rivale, les tribus sauvages se ruèrent sur tous les établissements français du pays; et une guerre acharnée se poursuivit sans relâche, dans le but seul de chasser les Français de ce continent. Nous savons aujourd’hui quel a été le résultat de cette lutte. On nous dit que nous n’avons pas à nous plaindre du système de gouvernement que nous avons aujourd’hui. C’est vrai; mais si nous avons ce gouvernement, c est parce que depuis la conquête les débris de la nation française restés au pays ont vaillamment lutté pour l’obtenir. Sans la révolution américaine, nous aurions eu aussi notre large part de souffrances et d’humiliations comme celles que l’on a fait subir aux Acadiens. Le traitement que l’Angleterre leur a fait subir est un exemple de ce qui aurait pu nous arriver, sans notre nombre, et plus tard sans notre voisinage de la république américaine. Il existait en Acadie un noyau de Français qui vivaient paisibles et heureux, et qui s’étaient soumis à la domination anglaise sans murmurer, et cependant, parce qu’ils étaient faibles et qu’ils n’avaient plus le bras de la France pour les protéger, on les a vus déportés comme des nègres sur la côte d’Afrique par la philanthropique Angleterre. C’est là un fait historique important qu’il ne faut pas oublier, et dont il est bon de mettre les détails sous les yeux de notre population, au moment où l’élément anglais poursuit avec une ténacité digne d’une cause plus noble, une politique agressive et envahissante, cachée sous le projet de confédération qui nous est soumis. L’hon. député de Lanark Sud (M. Morris) nous disait, l’autre jour, que nous devions remercier l’Angleterre et lui être très reconnaissants du système de gouvernement que nous avions reçu d’elle. Mais à qui le doit-on, ce système? Est-ce à la libéralité de l’Angleterre? N’avons-nous pas obtenu nos droits politiques qu’au moment où elle ne pouvait plus sûrement nous les refuser? Non! M. le PRÉSIDENT, nous ne devons de reconnaissance et de remerciements qu’à nos compatriotes qui, de tout temps, ont vaillamment combattu pour les obtenir. Quand nous voyons des colonies françaises qui gémissent encore aujourd’hui sous le régime colonial anglais, et qui se plaignent à l’Europe des traitements qu’on leur fait subir, nous devons conclure que nous ne devons rien à l’Angleterre, mais qu’au contraire nous devons tout à ceux qui, après un siècle de luttes, nous ont obtenu les réformes gouvernementales dont nous jouissons. Afin que notre population sache à quoi s’en tenir sur cette libéralité qu’on nous vante si souvent, permettez-moi, M. le PRÉSIDENT, de citer ici quelques pages de l’histoire du peuple acadien:

« La guerre de 1774 commença ses infortunes; celle de sept ans consomma sa ruine totale. Depuis quelque temps, les agents anglais agissaient avec la plus grande rigueur; les tribunaux, par des violations flagrantes de la loi, par des dénis systématiques de justice, étaient devenus pour les pauvres habitans un objet à la fois de terreur et de haine. Le moindre employé voulait que sa volonté fût obéie.

« Si vous ne fournissez pas de bois à mes troupes, disait un capitaine MURRAY, je démolirai vos maisons pour en faire du feu. » « Si vous ne voulez pas prêter le serment de fidélité, ajoutait le gouverneur HOPSON, je vais faire pointer mes canons sur vos villages. » Rien ne pouvait engager ces hommes honorables à faire un acte qui répugnait à leur conscience et que, dans l’opinion de bien des gens, l’Angleterre n’avait pas même le droit d’exiger.  » Les Acadiens, observe M. HALIBURTON, n’étaient pas des sujets britanniques, puisqu’ils n’avaient point prêté le serment de fidélité, et ils ne pouvaient être conséquemment regardés comme des rebelles; ils ne devaient pas être non plus considérés comme prisonniers de guerre, ni envoyés en France, puisque depuis près d’un demi-siècle on leur laissait leurs possessions à la simple condition de demeurer neutres. » Mais beaucoup d’intrigants et d’aventuriers voyaient leurs belles fermes avec envie; quels beaux héritages! et, par conséquent, quel appât. Il ne lui fut pas difficile de trouver des raisons politiques pour justifier l’expulsion des Acadiens. La très grande majorité n’avait fait aucun acte pour porter atteinte à la neutralité; mais, dans la grande catastrophe qui se préparait, l’innocent devait être enveloppé avec le coupable. Pas un habitant n’avait mérité grâce. Leur sort fut décidé dans le conseil du gouverneur LAWRENCE, auquel assistèrent les amiraux BOSCAWEN et MOSTYN, dont les flottes croisaient sur les côtes. Il fut résolu de disperser dans les colonies anglaises ce qui restait de ce peuple infortuné; et, afin que personne ne pût échapper, le secret le plus profond fut ordonné jusqu’au moment fixé pour l’enlèvement, qui devait avoir lieu le même jour et à la même heure sur tous les points de l’Acadie à la fois. On décida aussi, pour rendre le succès plus complet, de réunir les habitants dans les principales localités. Des proclamations, dressées avec une perfide habileté, les invitèrent à s’assembler dans certains endroits […]

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[…] sous les peines les plus rigoureuses. Quatre cent dix-huit chefs de famille, se fiant sur la foi britannique se réunirent ainsi le 5 septembre dans l’église du Grand-Pré. Le colonel WlNSLOW s’y rendit avec un grand appareil. Là il leur montra la commission qu’il tenait du gouverneur, et leur dit qu’ils avaient été assemblés pour entendre la décision finale du roi à leur égard. Il leur déclara que quoique ce fût pour lui un devoir bien pénible à remplir, il devait, en obéissance à ses ordres, les informer  » que leurs terres et leurs bestiaux de toutes sortes étaient confisqués au profit de la couronne avec tous les autres effets, excepté leur argent et leur linge, et qu’ils allaient être eux-mêmes déportés hors de la province. » Aucun motif ne fut donné de cette décision, et il n’en pouvait être donné aucun. En pleine civilisation et en temps de calme politique et religieux, une pareille spoliation n’était point justifiable et il devait, comme l’usurier, dissimuler son forfait par le silence. Un corps de troupes, qui s’était tenu caché jusque-là, sortit de sa retraite et cerna l’église: les habitants, surpris et sans armes, ne firent aucune résistance. Les soldats rassemblèrent les femmes et les enfants; 1023 hommes, femmes et enfants, se trouvèrent réunis au Grand- Pré seulement. Leurs bestiaux consistaient en 1269 boeufs, 1557 vaches, 5007 veaux, 493 chevaux, 3690 moutons, 4197 cochons. Quelques Acadiens s’étant échappés dans les bois, on dévasta le pays pour les empêcher de subsister. Dans les Mines l’on brûla 276 granges, 155 autres petits bâtiments, onze moulins et une église. Ceux qui avaient rendu les plus grands services au gouvernement, comme le vieux notaire LE BLANC, qui mourut à Philadelphie de chagrin et de misère, en cherchant ses fils dispersés dans les provinces anglaises, ne furent pas mieux traités que ceux qui avaient favorisé les Français. On ne fit aucune distinction. Il fut permis aux hommes de l’une comme de l’autre catégorie, et c’est le seul adoucissement qu’on leur permit avant de s’embarquer, de visiter, dix par dix, leurs familles, et de contempler pour la dernière fois ces champs naguères si calmes et si heureux qui les avaient vus naîtres et qu’ils ne devaient plus revoir. Le 10 fut fixé pour l’embarquement. Une résignation calme avait succédé à leur premier désespoir. Mais lorsqu’il fallut dire un dernier adieu à leur pays pour aller vivre dispersés au milieu d’une population étrangère de langue, de coutume, de mœurs et de religion, le courage abandonna ces malheureux, qui se livrèrent à la plus profonde douleur. En violation de la promesse qui leur avait été faite, et, par un rafinement de barbarie sans exemple les mêmes familles furent séparées et dispersées sur différents vaisseaux. Pour les embarquer, on rangea les prisonniers sur six de front, les jeunes gens en tête. Ceux-ci ayant refusé de marcher, réclamant l’exécution de la promesse d’être embarqués avec leurs parents, on leur répondit en faisant avancer contre eux les soldats la bayonnette croisée. Le chemin de la chapelle du Grand-Pré à la rivière Gaspareaux avait un mille de longueur; il était bordé des deux côtés de femmes et d’enfants qui, à genoux et fondant en larmes, les encourageaient en leur adressant leurs bénédictions. Cette lugubre procession défila lentement en priant et en chantant des hymnes. Les chefs de famille marchaient après les jeunes gens. Enfin, la procession atteignit le rivage. Les hommes furent mis sur des vaisseaux, les femmes et les enfants sur d’autres, pêle-mêle, sans qu’on prit le moindre soin pour leur commodité. Des gouvernements ont commis des actes de cruauté dans un mouvement de colère irréfléchie; mais ils avaient été provoqués, irrités par des agressions et des attaques répétées; il n’y a pas d’exemple dans les temps modernes de châtiment infligé sur un peuple paisible et inoffensif avec autant de calcul, de barbarie et de sang-froid, que celui dont il est ici question.

« Tous les autres établissements des Acadiens présentèrent, le même jour et à la même heure, le même spectacle de désolation. Les vaisseaux, chargés de leurs nombreuses victimes, firent voile pour les différentes provinces où ils devaient les disperser. Ils les semèrent sur le rivage depuis Boston jusqu’à la Caroline, sans pain, sans protection, les abandonnant à la charité du pays où ils pouvaient se trouver. Pendant de longs jours après leur départ, on vit leurs bestiaux s’assembler autour des ruines de leurs habitations, et les chiens passer les nuits à pleurer par de longs hurlements l’absence de leurs maîtres. Heureux encore dans leur douleur, ils ignoraient jusqu’à quel excès l’avarice et l’ambition peuvent porter les hommes. »

Eh bien! M. le PRÉSIDENT, voici des faits qu’il est important de se rappeler. Voici une colonie française située à quelques cents lieues du Canada, qui est déportée en masse et dont les débris sont revenus longtemps après sur le même territoire. Bien plus, c’est avec les descendants d’une partie de ces exilés qu’on nous propose aujourd’hui de nous unir. Il y a quelques mois à peine je passais parmi ces populations, et quand je voyais les magnifiques propriétés dont on les avait dépouillés si brutalement pour les donner à leur bourreaux, je me rappelais malgré moi leur navrante histoire,—et cette vue, je dois le dire, n’était pas faite pour me faire accepter le projet de confédération sans le bien étudier dans tous ses détails. Je le répète, M. le PRÉSIDENT, ce sont là des faits qu’il ne faut pas oublier. (Rires et chuchottements à droite.) Avoir la manière dont certains membres de cette chambre accueillent le récit des pages les plus sombres de l’histoire de la Nouvelle-France, M. le PRÉSIDENT, on croirait vraiment que les faits que je cite n’ont jamais existé et qu’ils n’ont pas leur enseignement pour l’avenir. Au reste, cela ne m’étonne pas de leur part, du moment qu’ils peuvent approuver un projet de constitution qui contient une clause par laquelle le gouvernement impérial pourra même changer notre nom de Canadiens pour […]

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[…] nous donner celui qu’il lui plaira. Il faut que les souvenirs de nos luttes ne soient pas bien vivaces dans leur mémoire et que l’amour de leur nationalité ait de bien faibles racines dans leur coeur pour qu’ils consentent à perdre, avec le nom du Canada, la gloire d’un passé héroïque. (Ecoutez! écoutez!) Avec la confédération, le Canada ne sera plus un pays ayant son individualité propre, son histoire et ses mœurs distinctes, mais il sera un Etat de la confédération dont le nom général fera disparaître les noms particuliers de chaque province dont elle sera composée. Voyez les Etats de l’Union Américaine: le nom des Etats-Unis fait disparaître celui des Etats particuliers; de même pour le Canada, le nom de la confédération sera le seul sous lequel nous serons connu à l’étranger. Pour moi, je suis fier de l’histoire de notre pays et de mon nom de Canadien, et je veux les conserver. Je ne suis pas de ceux qui peuvent entendre sans intérêt le récit des luttes héroïques de la race française en Amérique, ainsi que peut le faire l’hon. député de Rouville (M POULIN); pour moi, les considérations de nationalité, de famille, de langage et de race doivent être les plus chères d’un peuple, bien qu’elles paraissent n’avoir aucune importance ou aucun intérêt aux yeux de l’hon. député. (Ecoutez! écoutez!)

Six heures sonnent et la chambre s’ajourne à 7 1/2 heures. p m.

A la reprise de la séance, M. Perrault continue:—

M. le PRÉSIDENT,—Au moment où j’interrompais mes remarques à l’ajournement de six heures, j’en étais à montrer l’esprit d’antagonisme et de lutte qui avait régné sur le continent américain jusqu’en 1755. L’on a vu l’Acadie en proie aux attaques des habitants de la Nouvelle-Angleterre, et, en dernier lieu, on a vu la population dispersée sur les côtes inhospitalières de ce continent bordées par l’Atlantique. La Nouvelle-France avait donc perdu la plus grande partie de son territoire en Amérique. La guerre de sept ans avançait à pas de géant, et tous les jours l’élément français était restreint dans des limites plus étroites. Après de longues luttes où des poignées d’hommes combattirent contre des armées dix fois plus nombreuses, lorsqu’ils étaient sans pain, sans munitions et presque sans espoir, la bataille des plaines d’Abraham vint porter le dernier coup à la puissance française en Amérique. L’année suivante, la bataille de Ste. Foye, qui eût lieu le 28 avril 1760, forçait bientôt les Canadiens à capituler, bien qu’ils eussent été vainqueurs dans cette bataille, et que les Anglais eussent été obligés de fuir derrière les murs de Québec. Dans le traité de capitulation, l’Angleterre garantissait aux Canadiens-Français le libre exercice de leur culte, la conservation de leurs institutions, l’usage de leur langue et le maintien de leurs lois. Après cette lutte sur le champ d’honneur, qui attira aux Canadiens-Français le plus magnifique éloge de leur gouverneur, nous allons les voir aux prises dans une nouvelle lutte, lutte politique plus glorieuse encore que celle qui avait précédé la cession du Canada à l’Angleterre. Mais permettez- moi, M. le PRÉSIDENT, de citer d’abord l’éloge que faisait des Canadiens le gouverneur VAUDREUIL, dans une lettre qu’il écrivait aux ministres de LOUIS XIV:— »Avec ce beau et vaste pays la France perd 70,600 âmes, dont l’espèce est d’autant plus rare que jamais peuples n’ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince  » Ces qualités qui distinguaient les Canadiens- Français à cette époque existent encore dans le cœur de la population d’aujourd’hui. Aujourd’hui encore ils sont loyaux, braves et monarchiques, ils aiment les institutions stables et les garanties de paix que donne un grand pouvoir, et les luttes qu’ils ont eu à faire sous la domination anglaise ont été la meilleure preuve de leur loyauté. Quand on étudie l’histoire de nos luttes depuis la cession du Canada, on voit que nos hommes publics ont toujours été attachés à la couronne de l’Angleterre, jusqu’au moment où ils ont été forcés, par l’arbitraire et l’injustice du gouvernement impérial, à recourir aux armes pour obtenir que nos droits politiques et nos libertés fussent respectés, et c’est ainsi qu’en 1837 nous avons conquis le gouvernement responsable. (Ecoutez! écoutez!) Mais, afin de faire voir quel a toujours été l’esprit d’agression et d’envahissement de la population anglaise, en Amérique, je vais faire l’historique des luttes que nous avons eu à subir depuis un siècle, pour arriver enfin à la constitution actuelle que je veux conserver, mais que nos ministres veulent détruire pour y substituer le projet de confédération; nous verrons dans cet historique que nous ne devons aucune reconnaissance à l’Angleterre pour les réformes politiques que nous n’avons obtenues que grâce au patriotisme inébranlable de nos grands hommes, qui ont vaillament lutté avec intelligence, […]

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[…] énergie et persévérance, pour la défense constante de nos droits. On verra aussi que s’ils ont obtenu le système de gouvernement et les libertés politiques pour lesquels ils combattaient, c’est parce que nous avions pour voisins les Etats de l’Union Américaine, et qu’à côté du mal se trouvait le remède. On verra que chaque fois que l’Angleterre a eu besoin de nous, pour défendre sa puissance, elle nous a fait des concessions, mais qu’une fois le danger passé, le fanatisme impérial a toujours essayé de reprendre ces concessions et d’anéantir l’influence et les libertés de la race française en Canada. Chaque page de l’histoire parlementaire de notre pays en offre de nouvelles preuves. Mais nous avions alors des hommes qui savaient lutter pour une noble cause et qui ne craignaient pas les dangers de la lutte. J’espère M. le PRÉSIDENT, que nous avons encore de ces hommes sans peur et sans reproche dans le Bas-Canada. J’espère que les ministres actuels sont sincères au moment où ils abandonnent les garanties de la constitution actuelle. S’ils peuvent arriver à un heureux résultat avec leur projet de confédération, je serai le premier à les en féliciter et la postérité les remerciera d’avoir eu la hardiesse de proposer un aussi vaste projet. Mais, je dois le dire, il y a des hommes aussi intelligents, aussi dévoués aux plus chers intérêts de notre pays, que les hon. membres assis sur les bancs du ministère, qui sont convaincus que ce projet, loin d’être un remède aux difficultés actuelles, n’est qu’un nouvel engin monté par nos adversaires naturels pour mieux anéantir l’influence de la race française en Amérique,—influence pour la conservation de laquelle il nous a fallu combattre à chaque pas depuis l’époque de la domination anglaise en Canada (Ecoutez! écoutez!) La première lutte politique entre l’élément français et l’élément anglais dans le pays, a eu lieu quelques années seulement après que le traité de capitulation eût été signé. Le général qui commandait alors en Canada établit un système de gouvernement militaire. Ce système pouvait avoir sa raison d’être après une guerre aussi longue et aussi meurtrière que celle que l’on venait de traverser, et qui avait laissé tant d’animosités légitimes dans le cœur des vainqueurs et des vaincus. Toutefois, le traité de capitulation portait que les Canadiens seraient « sujets du roi, » et, comme tels, ils avaient droit à un gouvernement représentatif. La foi des traités fut donc brisée dès les premiers jours de la domination anglaise en Canada et, comme j’aurai l’honneur de le démontrer à cette chambre, ce n’était là que le premier anneau de cette longue chaîne d’actes arbitraires que nous avons eu à subir depuis cette époque. Voici, M. le PRÉSIDENT, le premier acte agressif que je me permettrai de citer à l’appui de mon avancé:

« Le général MURRAY, suivant ses instructions, forma un nouveau conseil, cumulant les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, et composé des lieutenants—gouverneurs de Montréal et des Trois- Rivières, du juge-en-chef, de l’inspecteur des douanes et de huit personnes influentes. On ne prit qu’un seul homme obscur du pays pour faire nombre. »

C’était là le premier acte dont on eût à se plaindre:—

« Un proposa de prendre possession de l’évêché de Québec avec ses propriétés et de les donner à l’évêque de Londres, de n’accorder aux catholiques qu’une tolérance limitée, d’exiger d’eux le serment de fidélité, et de les déclarer incapables, comme catholiques, de posséder des charges publiques. La justice était administrée par des hommes ignorant les lois du pays et dans une langue inconnue aux Canadiens. »

Il n’y a pas besoin de faire de longs commentaires sur la manière tout à fait injuste dont on traita ainsi les Canadiens, et sur la violation flagrante des conditions du traité de capitulation de Montréal. Mais on verra bientôt que la crainte d’un danger prochain a pu seule nous obtenir des libertés politiques, car alors l’élément français pouvait seul maintenir la puissance anglaise en Amérique.

« Les partisans anglais s’assemblèrent à Québec on octobre 1773, pour rédiger une adresse dans le but d’obtenir une chambre d’assemblée. »

Et voici ce que le gouvernement impérial leur répondit par l’intermédaire d’un de ses ministres:

« As to on assembly of protestants only, I see no objection to the establishment of one, but the danger of disobliging the catholics of the province, who are so much superior in number. »[1]

Voilà la seule considération qui a pu empêcher la réalisation de la proposition faite, on 1773, d’établir une chambre d’assemblé canadienne composée de protestants seulement, et pourtant, sur une population de 80,000 âmes 500 familles seulement étaient […]

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[…] alors anglaises et protestantes. Quelle plus grande injustice pouvait-on nous faire? Mais l’élément anglais fit encore d’autres propositions au gouvernement impérial:

« Six suggestions différentes furent faites relativement à la nouvelle forme de gouvernement que l’on voulait introduire: 1°—L’on demandait d’établir une chambre d’assemblée composée exclusivement de protestants, tels que l’entendaient les Anglais par la proclamation royale du mois d’octobre 1763. 2°—Une assemblée composée également de catholiques et de protestants. 3°—Une assemblée composée presqu’entièrement de protestants avec un nombre limité de catholiques. 4°—De déléguer au gouverneur et à son conseil un pouvoir suffisant pour lier la province, en augmentant le nombre des membres qui seraient tous protestants; ou, 5°—Protestants et catholiques; 6°—Ou encore de protestants avec un nombre restreint et limité de catholiques. »

Ainsi, dès la première tentative faite pour donner au Canada français une organisation politique, nous voyons l’exclusivisme le plus éhonté former la base des propositions suggérées. Il y avait à peine trois mille colons Anglais, contre 75,000 Français, et déjà on nous refusait d’être représentés dans le conseil du gouverneur, pour y exposer les besoins du pays et veiller à la défense de nos droits.

« Le baron del’échiquier (MASÈRES) fit un projet de loi par lequel il suggérait d’élever à trente-un le nombre des membres du conseil, que celui-ci fût indépendant du gouverneur au lieu d’être sujet à suspension, que le quorum fût fixé à dix- sept; de plus, qu’il n’eût point le pouvoir d’imposer de taxes, qu’il fût créé pour sept ans, et composé que de protestants—dispositions calculées pour écarter des affaires et des emplois l’élément français et catholique. »

Toujours l’exclusion des catholiques et par conséquent de l’élément français! Mais qu’arriva-t-il? Est-ce que les Français restèrent apathiques en face du danger qui les menaçait? Non! à cette nouvelle, ils signèrent des pétitions, et ils obtinrent de l’Angleterre la justice qu’on leur refusait ici:—

« Nos malheureux ancêtres, néanmoins, ne restèrent point oisifs devant les menaces et les injustices de leurs adversaires; la colonie possédait des hommes capables de juger et de prévoir les événements; des requêtes furent faites et l’on signa dans le mois de décembre 1773, une pétition qui s’exprimait en ces termes:

« Dans l’année 1764, Votre Majesté daigna faire cesser le gouvernement militaire ans cette colonie pour y introduire le gouvernement civil. Et, dès l’époque de ce changement, nous commençâmes à nous apercevoir des inconvénients qui résultaient des lois britanniques qui nous étaient jusqu’alors inconnues. Nos anciens citoyens, qui avaient réglé sans frais nos difficultés, furent remerciés. Cette milice, qui se faisait une gloire de porter ce beau nom sous votre empire, fut supprimée. On nous accorda à la vérité le droit d’être jurés, mais en même temps on nous fit éprouver qu’il y avait des obstacles pour nous à la possession des emplois. On parla d’introduire les lois d’Angleterre, infiniment sages et utiles pour la mère-patrie, mais qui ne pourraient s’allier avec nos coutumes sans renverser nos fortunes et détruire entièrement nos possessions ………………………………………………………

« Daignez, illustre et généreux monarque, dissiper ces craintes en nous accordant nos anciennes lois, priviléges et coutumes, avec les limites du Canada telles qu’elles étaient ci-devant. Daignez répandre également vos bontés sur tous vos sujets sans distinction ….. et nous accorder en commun, avec les autres, les droits et priviléges de citoyens anglais; alors …… nous serons toujours prêts à les sacrifier pour la gloire de notre prince et le bien de notre patrie. »

Et c’est toujours le sentiment de la population française en Amérique: elle a toujours été loyale envers le pouvoir du moment qu’elle en a obtenu la protection à laquelle elle avait droit. Dans les circonstances difficiles où se trouvait l’Angleterre, les demandes des Canadiens ayant été accueillies favorablement, servirent de base à l’acte de 1774. En effet, les circonstances étaient difficiles La politique de la mère-patrie avait aliéné ses sujets de la Nouvelle-Angleterre. L’idée de taxer les colonies pour subvenir aux besoins du trésor impérial avait soulevé une profonde indignation de ce côté de l’Atlantique. Et c’est cette politique coloniale, mal conseillée, qui a fait perdre à l’Angleterre ses colonies américaines. Instruite par cette révolte, l’Angleterre comprit qu’elle devait accorder des libertés politiques plus grandes à ses colons français du Canada. Ils ne voulaient pas se soustraire à la domination anglaise. Ils voulaient au contraire rester sous son drapeau, car ils craignaient d’être entraînés dans la république voisine, dont on ne prévoyait pas alors la grandeur future. Poussé par la crainte de perdre ce qu’il lui restait en Amérique, l’Angleterre dût se prêter aux concessions que lui demandait le Canada au moment où la guerre de l’indépendance exigeait le concours de l’élément français:

« Quand, dit GARNEAU, on appréhenda la guerre avec les colonies anglaises d’Amérique, on sut taire les préjugés pour se rendre favorables les Canadiens en leur accordant l’acte de 1774, connu nous le nom d' »Acte de Québec. » Cette loi impériale établissant un conseil législatif chargé, avec le gouverneur, de faire des lois, nous garantissait de nouveau le libre exercice de notre religion, maintenait nos lois et nos coutumes, et dispensait les catholiques, pour devenir membres du conseil, de prêter le serment contre leur religion. »

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Voilà ce que nous mérite la guerre de l’indépendance des Etats-Unis. L’Angleterre vit qu’en mécontentant les Canadiens, c’en était fait de sa puissance en Amérique, et c’est alors seulement qu’elle concèda au Canada français l' »Acte de Québec, » qui était un acheminement vers de plus grandes libertés. L’hon procureur-général du Bas-Canada nous a lu, l’autre jour, plusieurs passages de notre histoire pour nous prouver que les bras des Canadiens-Français avaient seuls empêché l’anéantissement de la domination anglaise sur ce continent. Mais il n’a pas tiré toutes les conclusions auxquelles il aurait pu arriver des prémisses qu’il avait posées et des faits qu’il avait cités. Il aurait dû nous dire si, en face de ces services vaillamment rendus, il est juste que l’élément anglais, s’appuyant sur son nombre, nous impose aujourd’hui la représentation basée sur la population, dût-il, par cette mesure agressive, ébranler notre loyauté pour l’Angleterre en créant un système de gouvernement qui nous répugne et dans lequel l’élément français perdra sa juste part d’influence dans l’administration des affaires de notre pays —C’est à cette époque qu’une adresse fut envoyée aux Canadiens par le congrès américain, leur demandant de s’unir à lui dans la révolte contre la métropole:

« Saisissez, disait le congrès, saisissez l’occasion que la Providence elle-même vous présente; si vous agissez de façon à conserver votre liberté, vous serez effectivement libres. »

M. le PRÉSIDENT, tout le monde sait la réponse que firent les Canadiens à cet appel. Des armées envahirent notre territoire et prirent possession d’une partie du pays. Québec seul tenait encore, grâce à une garnison en partie Canadienne-Française qui la défendait. Et, si nous sommes encore aujourd’hui abrités sous les plis du drapeau britannique, c’est aux Canadiens- Français qu’on le doit, et ce sont eux que l’Angleterre doit remercier. Mais si l’on veut maintenant nous imposer un système politique dont le seul but est de nous noyer dans une majorité hostile, nous devons en remercier les Anglais à qui nos pères ont, en 1775, conservé ce pays. Après la défaite des Américains devant Québec, le congrès ne se découragea pas; un second manifeste fut envoyé un Canada, promettant de nouveaux renforts; des hommes éminents vinrent dans le pays: FRANKLIN, CHASE, CARROLL, sollicitèrent en vain les Canadiens de se joindre à eux. Le Dr. CARROLL, mort on 1815, évêque de Baltimore, fut envoyé auprès du clergé canadien sans plus de succès, et l’on dût enfin renoncer à tout espoir de s’emparer de cette importante colonie. Ces faits devaient nécessairement éclairer l’opinion publique, et l’Angleterre comprit qu’il valait mieux pour elle satisfaire aux justes demandes du peuple canadien, afin de pouvoir compter sur lui aux jours du danger et s’en servir comme d’un rempart contre les Etats-Unis. C’est alors qu’on nous accorda une constitution plus libérale,—celle de l791

« Pitt, éclairé par les anciennes fautes de l’Angleterre dans l’administration des Etats-Unis, et par le grand exemple de son père, Lord CHATHAM, présenta à la chambre des communes un projet de loi tendant à octroyer au Canada une nouvelle constitution consacrant le principe électif et divisant la colonie en deux provinces distinctes, le Haut et le Bas-Canada.

« Le bill, après quelques amendements, dont l’un fut de porter la représentation de trente à cinquante membres, passa sans division dans les deux chambres Le célèbre homme d’état BURKE, en donnant son assentiment au bill, disait: « Essayer d’unir des peuples qui diffèrent de langue, de lois, de mœurs, c’est très absurde. C’est semer des germes de discorde, chose indubitablement fatale à l’établissement d’un nouveau gouvernement. Que leur constitution soit prise dans la nature de l’homme, la seule base solide de tout gouvernement. » Le chef non moins célèbre du parti whig, FOX, opposé à la division des provinces, se prononça pour obtenir un conseil législatif électif en Canada. « Avec une colonie comme celle-là, observait cet orateur susceptible de progrès, il est important qu’elle n’ait rien à envier à ses voisins. Le Canada doit rester attaché à la Grande-Bretagne par le choix de ses habitants: il sera impossible de le conserver autrement. Mais, pour cela, il faut que les habitants sentent que leur situation n’est pas pire que celle des Américains. »

Cette constitution de 1791 fut une grande concession faite au Bas-Canada. Il avait enfin une chambre élective, où le peuple put exprimer ses opinions et porter ses vœux jusqu’au pied du trône. Aussi vit-on de suite une génération d’hommes éminents dont l’histoire conservera honorablement les noms bénis, représenter les intérêts qui leur étaient confiés avec une habileté étonnante et un succès peu commus.

« Les élections furent fixées pour le mois de juillet, et la réunion des chambres pour le mois de décembre. Sur 50 membres, 16 Anglais furent élus malgré l’opposition constante que ces derniers, avaient montrée aux intérêts canadiens-français »

Ainsi, dès la première chambre élective, et malgré toute l’oppoütion que le parti français rencontrait de la part du parti anglais, nous voyons seize députés anglais élus en grande partie par les votes de nos […]

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[…] nationaux. Nous avons entendu, il y a quelques jours, dans cette chambre, des membres du Haut-Canada faire l’éloge de notre libéralité et avouer que jamais le fanatisme national ou religieux n’était venu de notre part. Cela est vrai; nous sommes essentiellement libéraux et tolérants, et il suffit, pour en avoir la preuve la plus frappante, de compter le nombre de députés de cette chambre qui, bien que de religion et de race différentes des nôtres, représentent cependant des comtés en grande partie ou exclusivement français et catholiques. C’est là un motif d’orgueil pour nous! Malheureusement, nous ne sommes pas payés de retour, et nous ne rencontrons pas la même libéralité chez la population anglaise. Partout où elle est en majorité, elle nous ferme la porte des honneurs et des emplois. Elle nous exclut partout où elle est assez puissante pour le faire.—Dès le premier parlement du Bas-Canada, les Anglais, bien que dans une insignifiante minorité, s’efforcent de proscrire l’usage de la langue française, et de ce jour commencent entre les deux races les mêmes luttes que celle dont nous sommes aujourd’hui les témoins. L’on nous dit que les temps sont changés: c’est vrai; mais si leurs tentatives d’oppression sont moins hardies, si elles se cachent sous des dehors mieux faits pour nous tromper, c’est seulement parce que nous sommes plus nombreux aujourd’hui que nous ne l’étions alors, et que l’on craint plus que jamais le voisinage de l’Union américaine, où plus que jamais il serait facile à notre population de trouver un remède énergique aux maux dont elle aurait à se plaindre. Mais voyons maintenant, M. le PRÉSIDENT, ce qui se passa à l’ouverture de notre première chambre d’assemblée: je cite un auteur qui a toujours appuyé le parti de l’hon. procureur-général EST:—

« Le parlement s’ouvrit le l7 décembre dans le palais épiscopal occupé par le gouvernement depuis la conquête. Il fallut choisir un président, et M. J. PANET fut proposé. C’est alors que l’on vit des membres anglais renouveler leurs tentatives pour tenir la suprématie et mépriser les intérêts de ceux par qui ils avaient été élus. Sans la moindre délicatesse et en dépit de leur minorité, ils proposèrent en opposition à M. PANET, MM. GRANT. MCGILL et JORDAN. L’élection de M. PANET fut emportée par une majorité de 28 contre 18, deux Canadiens ayant voté contre lui. La haine que le parti anglais portait au nom canadien, se manifesta davantage lorsqu’une proposition fut faite pour rédiger les procédés de la chambre dans les deux langues.

« Une discussion très vive et très animée s’éleva des deux partis opposés, et cette demande si raisonnable fut considérée comme une espèce de révolte contre la métropole. L’on taxa les membres français d’insubordination; l’on sembla méconnaître les motifs qui les faisaient agir, l’on chercha même à les intimider; mais ce fut en vain, les arguments inébranlables sur lesquels s’appuyaient les députés canadiens, leurs paroles pleines de dignité comme leur éloquence, finirent par triompher des attaques de leurs fanatiques adversaires. »

Ainsi, l’élément français demande la rédaction des procédés de la chambre dans sa langue, mais on voit l’élément anglais s’y opposer de toutes ses forces. On regardait cela comme une révolte contre la métropole! C’est à n’y pas croire. Voilà une assemblée législative presque exclusivement française, et dès la première séance, les quelques députés anglais qui la composent, après avoir voulu imposer à la très-grande majorité un président de leur origine, refusent ensuite, aux neuf dixièmes de la population du pays, le droit imprescriptible de sa langue comme langue officielle. Mais ils comptaient sans la fermeté inébranlable dont les anciens Canadiens ont donné si souvent la preuve dans la défense de leurs droits, et je ne saurais donner aux hon. députés de cette chambre une plus haute opinion des sentiments élevés de ces grands patriotes des anciens jours qu’en citant les remarques faites par un des députés, M. DE LOTBINIÈRE, pendant cette discussion:

« La seconde raison, qui est d’assimiler et d’attacher plus promptement les Canadiens à la mère- patrie, devrait faire passer par-dessus toutes espèces de considérations, si nous n’étions pas certains de la fidélité du peuple de cette province; mais rendons justice à sa conduite de tous les temps, et surtout rappelons-nous l’année 1775. Ces Canadiens qui ne parlaient que français, ont montré leur attachement à leur souverain de la manière la moins équivoque. Ils ont aidé à défendre cette province. Cette ville, ces murailles, cette chambre même où j’ai l’honneur de faire entendre ma voix, ont été en partie sauvées par leur zèle et par leur courage. On les a vus se joindre aux fidèles sujets de Sa Majesté, et repousser les attaques que des gens qui parlaient bien bon anglais faisaient sur cette ville. Ce n’est donc pas, M. le PRÉSIDENT l’uniformité du langage qui rend les peuples plus fidèles ni plus unis entre eux. Pour nous en convaincre, voyons la France en ce moment, et jetons les yeux sur tous les royaumes de l’Europe.

« Non, je le répète encore, ce n’est point l’uniformité du langage qui maintient et assure la fidélité d’un peuple; c’est la certitude de son bonheur actuel et le nôtre en est parfaitement convaincu. Il sait qu’il a un bon roi et le meilleur des rois. Il sait qu’il est sous un gouvernement juste et libéral; il sait enfin qu’il ne pourrait que perdre beaucoup dans un changement ou une révolution, et il sera toujours prêt à s’y opposer avec vigueur et courage. »

  •             (p. 614)

M. Dufresne (de Montcalm)—M. le PRÉSIDENT, si l’hon. député de Richelieu veut bien me permettre de l’interrompre un instant, je lui poserai une simple question. Je voudrais savoir de l’hon. député quelle est la différence entre un député qui lit son discours, et celui qui lit l’histoire du Canada devant cette chambre?

M. Perrault—Je répondrai à l’hon. député de Montcalm que le discours que nous a lu l’hon. député de Montmorency, l’autre soir, était écrit depuis la première jusqu’à la dernière ligne. Il nous a lu non-seulement les passages qu’il tirait de l’histoire ou les citations qu’il faisait des discours des autres membres de cette chambre, mais encore ses propres remarques sur ces extraits. Moi, je ne lis ici que des citations d’auteurs qui sont autant de pièces justificatives sur lesquelles j’appuie mon argumentation. Si je ne les lisais pas, on pourrait croire que je ne fais qu’exprimer mes opinions propres, tandis qu’elles sont celles d’un ami du gouvernement actuel. Bien que je partage entièrement toutes les idées et toutes les opinions que je cite, cependant je ne veux pas me les approprier comme miennes, mais j’en veux laisser tout le mérite et toute la responsabilité à leur auteur.

M. Dufresne (de Montcalm)—La seule différence que je puisse découvrir entre l’hon. député de Montmorency et l’hon. député de Richelieu, c’est que le premier lisait son œuvre propre, et que l’autre se rend coupable de plagiat. (Ecoutez! et rires.)

M. Perrault—Tout le monde sait, M. le PRÉSIDENT, que l’hon. député de Montcalm n’a pas à craindre la même accusation, pour l’excellente raison que ses écrits ou ses discours ne se trouvent nulle part. Au moment de l’interruption bien inoffensive du député de Montcalm, je citais, M. le PRÉSIDENT, un passage du discours de M. DE LOTBINIÈRE, au sujet de l’opposition faite à la publication en français des procédés de la chambre d’assemblée en 1791, pour démontrer l’esprit d’exclusivisme de l’élément anglais, dès le commencement de notre système parlementaire, malgré sa minorité insignifiante à cette époque. Mais cette tentative hardie échoua, et l’amendement proposé pour proscrire la langue française fut repoussé par les deux tiers de l’assemblée. Définitivement il fut résolu que les procédés de la chambre seraient dans les deux langues, et que l’anglais ou le français serait le texte des actes législatifs, selon que ceux-ci auraient rapport aux lois anglaises ou françaises. On voit donc l’opposition à l’élément français se manifester dès le commencement de notre système parlementaire en ce pays, par le refus de la langue française comme langue officielle. Mais grâce à notre résistance opiniâtre, l’usage de cette langue a toujours été un de nos priviléges, privilége qui a été maintenu dans toute son intégrité jusque dans le projet de confédération qu’on nous propose. Sans le courage et l’énergie des hommes de ces temps d’épreuve, l’élément français aurait perdu son terrain et diminué d’importance, jusqu’à ce qu’enfin il eût été assimilé par l’élément anglais. Déjà à cette époque nos hommes publics voulaient le gouvernement responsable, et nous verrons que la lutte qu’ils ont faite pendant un demi-siècle pour l’obtenir a été sans résultat marquant, jusqu’à ce qu’en 1837 ils aient dû recourir à la révolte; et c’est depuis cette sombre date de notre histoire que nous avons la constitution actuelle et le gouvernement responsable. Aujourd’hui que nous avons obtenu nos droits politiques les plus sacrés au prix d’un siècle de persécutions, au prix du sang versé sur le champ d’honneur et sur l’échafaud, devons-nous l’abandonner pour accepter une nouvelle constitution dont le but évident est de faire disparaître notre influence comme race dans ce pays? Depuis quinze ans la majorité française n’a-t-elle pas toujours imposé sa volonté dans l’exécutif et dans la législature, grâce à l’égalité sectionnelle dans la représentation? Pourquoi abandonner les avantages de la constitution actuelle pour un projet de confédération, dans laquelle nous serons dans une minorité pleine de dangers pour nous et pour nos institutions? La responsabilité prise par la section française du ministère en réunissant l’unanimité du Haut-Canada avec la minorité anglaise du Bas-Canada, est énorme. Et aujourd’hui, alors même qu’elle voudrait se retirer de la lutte en voyant les dangers de l’avenir, elle ne le pourrait pas; elle serait emportée par le torrent de l’élément anglais. C’est pour montrer les dangers de l’avenir, M. le PRÉSIDENT, que je fais ici l’historique des luttes du passé. Les circonstances qui les ont motivées existent encore et amènent les mêmes tentatives d’agression; je dois le dire, afin d’arrêter mes compatriotes, s’il en est temps encore, sur le bord de l’abîme vers lequel ils se laissent entraîner.—Le Canadien discuta vivement la question du gouvernement responsable et prit à cœur les intérêts […]

  •             (p. 615)

[…] de ses compatriotes. On cria à la violence, à la trahison. Mais, dit l’historien GARNEAU:—

« Nous avons parcouru attentivement, page par page, le journal en question jusqu’à sa saisie par l’autorité, et nous avons trouvé à côté d’une réclamation de droits parfaitement constitutionnels l’expression constante de la loyauté et de l’attachement les plus illimités à la monarchie anglaise. »

L’importante question de la votation des subsides était aussi le sujet des débats les plus violents. M. BÉDARD insistait sur ce droit imprescriptible de toute assemblée législative sous la couronne d’Angleterre. Mais il était constamment refusé par la minorité anglaise de la chambre et par la métropole. Amenée avec plus de force par M. BÉDARD, la chambre se prononça par une forte majorité en faveur de la votation des subsides par les représentants du peuple. Dans la division qui se fit, nous voyons l’élement anglais d’un côté et l’élément français de l’autre. Je vous le demande, M. le PRÉSIDENT, que sont les droits d’un sujet anglais si on lui enlève celui de voter les subsides; s’il n’a pas le contrôle des deniers prélevés sur le peuple pour l’administration des affaires de l’Etat; si on lui arrache ainsi le plus important des priviléges garantis par le gouvernement constitutionnel? Cette grande injustice va-t-elle être consommée? Va-t-on refuser aux mandataires du peuple le plus précieux de ses droits? Oui, M. l’Orateur, on ne reculera pas devant cette infamie. Nos patriotes les plus éminents, ceux dont la voix éloquente revendiquait dans toutes les occasions nos immunités menacées, seront d’abord accusés de trahison pour avoir formulé une pareille demande, puis détenus pendant quatorze mois dans les sombres cachots d’une prison, au mépris des articles de la capitulation qui nous garantissait les droits et les immunités de sujets anglais. Cette proposition de voter nos dépenses publiques, qui nous paraît aujourd’hui si simple, souleva alors dans tout le pays une tempête violente qui ne se calma jamais entièrement qu’à l’anéantissement de la constitution alors existante. En dépit de la rage et de la calomnie, la proposition de M. BÉDARD fut acceptée, et voici la division de la chambre:—

POUR:—MM. Bédard, Durocher, J. L. Papineau, Lee, Borgia, Meunier, Taschereau, Viger, Drapeau, Bernier, St.-Julien, Hébert, Duclos, Robitaille, Huot, Caron, C. Panet, Ls. Roi, Blanchet, Debartsch et Beauchamp.—21.

CONTRE:—MM. McCord, Bowen, Mure, Bell, Dénéchau, Jones de Bedford, Blackwood, Gugy et Ross Cuthbert.—9.

Un seul nom anglais, celui de M. Lee, figure parmi la phalange canadienne-française, mais en revanche nous voyons un nom canadiens-français voter cette négation inqualifiable d’un droit que nous devions si chèrement payer. Je ne désire pas faire de commentaires sur cette division, M. le PRÉSIDENT, mais je ne puis m’empêcher de remarquer qu’il démontre que toujours nous avons eu à lutter contre les empiétements et l’antagonisme de l’élément anglais en Canada. Cependant on ne cessa pas de demander la votation des subsides tant qu’on ne l’eut pas obtenu, et il est remarquable que durant tout le temps où les Canadiens-Français furent en majorité dans notre pays, l’Angleterre nous a systématiquement refusé nos demandes les plus justes et le contrôle de l’administration générale. Bien plus, les actes les plus arbitraires nous ont été imposés par la métropole, parfaitement aidée au reste par le fanatisme colonial anglais, qui ne perdait pas une occasion d’appliquer à notre préjudice son exclusivisme bien connu. Mais du moment que ses nationaux l’emportèrent sur nous par leur nombre et que l’élément anglais prévalut dans la chambre d’assemblée au moyen de l’Union de 1840, l’Angleterre nous octroya tous les droits politiques que nous lui demandions en vain depuis un siècle, car elle savait parfaitement que ces droits seraient contrôlés et au besoin utilisés contre nous par une majorité représentative essentiellement hostile. Mais, grâce au patriotisme de nos hommes d’alors, nous réussîmes à déjouer les projets du gouvernement britannique. Jusqu’à l’Union, ces hommes ont eu à lutter constamment, et avec un héroïsme digne de la cause qu’ils servaient, contre l’autocratie anglaise liguée contre nos compatriotes. Nous, leurs descendants, nous sommes prêts à recommencer la même lutte avec la même énergie pour maintenir nos droits chèrement acquis, et garder l’héritage que nous avons reçu et que nous voulons transmettre intact aux enfants du sol. (Ecoutez! écoutez!) Voyons maintenant ce qu’étaient la liberté de la presse et la liberté du sujet à cette sombre époque de notre histoire parlementaire. Le Canadien ayant osé demander le gouvernement responsable, et M. BÉDARD ayant obtenu en chambre une majorité de 21 contre 9 en faveur de la votation des subsides, le conseil exécutif […]

  •             (p. 616)

[…] voulut à tout prix nuire à l’influence du Canadien et paralyser les efforts des chefs canadiens. Il scrutina le Canadien pour cher- cher matière à accusation, et sur la déposition de deux personnes, on fit saisir, par une escouade de soldats, l’imprimerie, qui fut transportée dans les voûtes du greffe, et emprisonner M. BÉDARD sous l’accusation de menées traîtresses (treasonable practices). Et une pareille tyrannie était motivée sur le fait que ces martyrs politiques avaient eu le courage de demander pour le Canada la votation des subsides. Le Canadien rendait compte de cette atroce incarcération dans le paragraphe qui suit:

« Là ne se borna point la conduite infâme du conseil. Ce dernier, dans le but de frapper d’épouvante le grand parti national, fit emprisonner MM. LAFORCE, Papineau (de Chambly), CORBEIL, TASCHEREAU et Blanchet.

Ainsi, M. le PRÉSIDENT, on jetait, à cette époque, un représentant du peuple en prison pour avoir demandé la reddition d’un droit injustement refusé et, pour comble de tyrannie, on le laissait pourrir dans son cachot, pendant quatorze mois, et on lui refusait un procès devant les tribunaux quand il pouvait si facilement réfuter et prouver qu’il avait agi constitutionnellement. Je ne puis passer cette page de notre histoire parlementaire sans la citer:

« Cependant les chefs que l’on avait eu la bassesse d’emprisonner ne fléchirent point devant l’orage. M. BÉDARD, du fond de son cachot, brava la fureur des ennemis de son pays; sa grande âme resta calme et impassible, son cœur ne désespéra point. Fier de ses droits, et confiant dans la justice de sa cause, en vain demanda-t-il à ses persécuteurs la justification de sa conduite; les oreilles de ses géôliers restèrent sourdes à sa demande, et, refusant la liberté qu’on voulait lui accorder, il insista même pour qu’on lui fit son procès.

« Les nouvelles élections ne changèrent point la représentation nationale. Le gouverneur, dans son discours, ne fit aucune allusion aux mesures rigoureuses qu’il avait prisse relativement à M. BEDARD et à ses compagnons, et la session se passa sans l’élargissement du noble prisonnier. Ce ne fut qu’après treize mois de captivité et après avoir contracté une maladie mortelle, que ce grand citoyen laissa la prison pour aller rejoindre une famille chérie dénuée de tout et qui dût ses moyens d’existence à l’honorable générosité des citoyens de Québec. »

Malgré ces injustices criantes, M. BÉDARD se ne plaignit point; il trouvait que ce n’était pas acheter trop cher les libertés du peuple, et que quelques mois de prison n’étaient rien à côté des grandes libertés pour lesquelles il luttait et souffrait. Ecoutons les nobles paroles que prononçait devant les électeurs ce grand patriote rendu à la liberté:

« Le passé ne doit pas nous décourager ni diminuer notre admiration pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement serait sujette aux mêmes inconvénients et à de bien plus grands encore; ce que celle-ci a de particulier, c’est qu’elle fournit les moyens d’y remédier. » Plus loin, il ajoutait: Il faut, d’ailleurs acheter de si grands avantages par quelques sacrifices. »

Tel était le langage de ce grand patriote; pas un mot d’amertume, de plainte ou de récrimination, mais de la noblesse dans l’expression, et une conviction sincère des avantages de la constitution. Oh! qu’il y a loin de ces temps de dévouement et de courage civique aux jours égoïstes et froids d’aujourd’hui, où l’intérêt est partout et le patriotisme nulle part! Voilà, M. le PRÉSIDENT, une page de notre histoire qui mérite d’être lue plus souvent, et que nos législateurs devraient consulter. Ils y trouveraient un exemple de patriotisme bien digne d’être suivi. Il fait bon de contempler et d’étudier ces grandes luttes de notre passé, de voir la victoire couronner les efforts de ces nobles patriotes, victoire chèrement gagnée et dont nous avons conservé jusqu’à nos jours les fruits précieux. (Ecoutez! écoutez!) Mais la guerre de 1812 éclata; et l’Angleterre, qui ne nous a accordé de libertés et de priviléges que lorsqu’elle a eu besoin de nous pour sa défense sur ce continent, changea de tactique. Elle craignait pour sa suprématie sur les provinces britanniques, et de ce moment elle jugea prudent de gagner notre concours pour la lutte qui se préparait, en plaçant d’abord M. BÉDARD sur le banc judiciaire. Elle comprenait qu’en effet elle ne pouvait rien contre les Etats-Unis sans l’aide de l’élément français-canadien, et le gouvernement impérial pensait ainsi reconquérir l’influence et les services de la race qu’il avait tyrannisée. C’est ainsi que l’homme qu’elle avait jeté dans ses cachots et qu’elle avait accusé de trahison, devint juge de la première cour du pays! Toujours de la bassesse pour se gagner des adhésions; telle était la tactique du gouvernement à cette époque. Il pensait qu’en plaçant ainsi l’homme qui avait été l’un des plus vaillants défenseurs des droits de notre nationalité, il s’attacherait les enfants du sol, et il ne se trompa pas. En prenant ce moyen, M. le PRÉSIDENT, le gouvernement impérial avait bien compris le caractère de la nation qu’il voulait […]

  •             (p. 617)

[…] ainsi gagner à sa cause; car, il faut l’avouer— et c’est peut-être notre malheur—l’élément français est ainsi fait, que bien souvent il oublie trop vite les persécutions dont il a été victime et qui devraient réveiller en lui un juste ressentiment au souvenir du passé— Trop confiants dans la sincérité bienveillante de nos adversaires, nous sommes toujours pris par surprise à chaque nouvelle tentative d’agression. Et aujourd’hui même, quelques années de prospérité nous aveuglent et nous font voir un avenir brillant là où il n’y a que l’anéantissement de notre influence comme race, décrété dans le projet de confédération qu’on veut imposer au peuple (Ecoutez!) Mais l’armée américaine menaçait nos frontières, et il faillait songer à la défence. Dans le but de prévenir toute agression, le gouverneur assembla deux fois les chambres en 1812, et des mesures furent prises pour armer la milice et voter les sommes nécessaires afin d’organiser la défense de la province. Sir George PROVOST, à l’ouverture du parlement en 1813, félicita la nation sur son courage et son énergie, et les délibérations furent moins orageuses que d’ordinaire: on vota de nouveaux subsides pour la guerre, et le gouverneur et les chambres restèrent en bonne intelligence pendant la session. A cette héroïque époque de notre histoire, on voit encore nos compatriotes canadiens, à qui on avait fait de nouvelles concessions, obéir à la voix de leurs chefs, courir à la frontière et repousser l’invasion. Mais en 1812 comme en 1775, le dévouement et le patriotisme de nos nationaux devaient être bientôt oubliés. Le moment du danger était à peine passé, que ceux qui, au prix de leur sang, avaient sauvé la puissance de l’Angleterre en Amérique, furent de nouveau en butte aux attaques incessantes de l’oligarchie anglaise, comme je le démontrerai dans un instant M. GARNEAU peint à grands traits la conduite de ses compatriotes à cette époque critique de notre histoire:—

« Une seconde fois, dit-il, le Canada fut conservé à l’Angleterre par ceux mêmes que l’on avait à coeur de faire disparaître; par leur bravoure, la colonie fut préservée des malheurs inévitables d’une guerre acharnée. Pour un moment, la haine que l’on portait au nom canadien avait été étouffée: le bureau colonial, sentant la difficulté de la position, avait imposé silence aux cris fanatiques de ses valets d’outre-mer; mais une fois le danger passé et le Canada sauvé, les anciennes antipathies devaient renaître, la guerre à nos institutions et à nos lois recommencer, et l’ingratitude faire place à la reconnaissance dans le coeur des enfants d’Albion. »

Il était évident qu’on n’avait ainsi usé de ménagements que parce que les circonstances ne permettaient pas de mécontenter une partie importante de la population qui pouvait seule sauver le pays. L’Angleterre n’a jamais été libérale qu’en face du danger. Aujourd’hui, c’est la même œuvre qu’elle poursuit en travaillant à faire disparaître notre nationalité dans le projet de confédération qui nous est soumis; mais elle trouve pour l’aider dans cette tâche un élément de force qui lui manquait alors: l’appui d’une majorité canadienne-française. (Ecoutez!) L’année suivante eut lieu la glorieuse bataille de Chateauguay. Dans cette journée mémorable, une poignée de braves, commandés par DE SALABERRY, affronta un ennemi plus de trente fois supérieur en nombre, arrêta la marche envahissante de l’ennemi, et par son dévouement et sa bravoure conserva ces riches provinces à la couronne d’Angleterre. Eh bien! M. le PRÉSIDENT, ce que les Canadiens-Français ont fait dans la guerre de 1812, ils sont encore prêts à le faire sous la constitution telle qu’elle est. C’est parce qu’ils sentaient qu’ils avaient à défendre quelque chose de plus cher qu’une confédération, qui ne saurait pas mieux sauvegarder leurs intérêts que leurs institutions, leur langue, leurs lois et leur nationalité, qu’ils ne regardaient pas au nombre de l’ennemi et qu’ils combattaient vaillamment un contre dix. Et aujourd’hui encore, pour défendre la constitution telle qu’elle est, avec les droits et priviléges qu’elle nous garantit, les Canadiens n’hésiteront pas un seul instant à tout sacrifier pour la sauvegarde du précieux dépôt qui nous est confié. Certes, M. le PRÉSIDENT, il n’est pas besoin de remonter bien haut dans notre histoire pour en trouver une preuve récente. On se rappelle comment en 1862, lors de l’affaire du Trent, quand une rupture avec nos voisins semblait imminente, les Canadiens- Français ont couru aux armes avec cet entrain et cet élan irrésistible des héros de la Nouvelle-France. Ce n’est pas, M. le PRÉSIDENT, que le Canadien désire la lutte; mais il aime à se retremper sur les champs de bataille, et si la génération actuelle était appelée à repousser l’ennemi, elle saurait montrer au monde entier que son sang n’a point dégénéré, et qu’elle est digne, sous tous les rapports, de ses héroïques ancêtres.

  •             (p. 618)

(Ecoutez!) Après la guerre de 1812, qui avait mis les possessions anglaises sur ce continent dans un si grand péril, les mêmes tentatives d’agression furent renouvelées sans retard, tant il est vrai que le danger seul pouvait les suspendre. Les troupes ayant pris leurs quartiers d’hiver, le gouverneur, Sir G. PRÉVOST, descendit à Québec pour ouvrir le parlement, et les dissensions entre la branche populaire et le conseil législatif ne tardèrent point à se ranimer peu à peu. STUART ramena sur le tapis la question des règles de pratique, et formula contre le juge Sewell les accusations les plus graves, telle que celle d’avoir voulu imposer ces règles de pratique sans l’autorité du parlement; de l’avoir fait destituer de sa place de solliciteur-général pour y substituer son frère, ET. Sewell; d’avoir violé la liberté de la presse, en faisant saisir sans motif plausible le Canadien, et la liberté de la chambre, en faisant emprisonner plusieurs de ses membres. Ces accusations, dont quelques-unes étaient véritables, furent transmises en Angleterre; mais STUART n’ayant pu aller les soutenir, Sewell se lava de ces assusations. Il en fut ainsi du juge MONK, accusé en même temps de diverses malversations, et, comme l’observe M. F. X. GARNEAU, le juge Sewell ne crut pouvoir mieux se venger des accusations portées contre lui qu’en proposant au Prince Régent l’union de toutes les provinces britanniques, et de noyer par là la nationalité française. Voilà, M. le PRÉSIDENT, dans quelle circonstance fut proposé pour la première fois le projet de confédération; et, il faut le dire, avec la recommandation de M. Sewell, il doit éveiller bien des craintes de la part de nos députés vraiment français. En effet, par qui ce mot de confédération est-il prononcé? Par un homme qui avait violé la liberté de la presse et la liberté du parlement! par un homme qui rêvait depuis de longues années l’anéantissement de la nationalité canadienne- française! Plus tard, après la révolution de 1837, lord Durham ne trouvait pas d’organisation politique mieux faite pour nous perdre que la confédération. Et aujourd’hui, ses compatriotes au pouvoir subissent—que dis-je? ils proposent au peuple ce projet d’anéantissement froidement calculé pour nous perdre, et qui nous perdra, M. le PRÉSIDENT, si, en dehors de cette chambre, l’opinion publique ne proteste pas par tous les moyens constitutionnels contre le suicide politique de la race française en Canada. A la prorogation du parlement en 1814, le président, L. J. Papineau, adressa les paroles suivantes au gouverneur, Sir George PREVOST:—

« Les événements de la dernière guerre ont resserré les liens qui unissent ensemble la Grande- Bretagne et le Canada. Ces provinces lui ont été conservées dans des circonstances extrêmement difficiles. »

Ces paroles méritent à plus d’un titre d’être méditées, et j’appelle l’attention des hon. députés de cette chambre sur ce passage remarquable:—

« Lorsque la guerre a éclaté—continue M. Papineau,—ce pays était sans troupes et sans argent, et Votre Excellence, en tête d’un peuple en qui, disait-on, l’habitude de plus d’un demi-siècle de repos avait détruit tout esprit militaire. Au- dessus de ces préjugés, vous avez su trouver dans le dévouement de ce peuple brave et fidèle, quoiqu’injustement calomnié, des ressources pour déjouer les projets de conquête d’un ennemi nombreux et plein de confiance dans ses propres forces. Le sang des enfants du Canada a coulé, mêlé à celui des braves envoyés pour les défendre. Les preuves multipliées de la puissante protection de l’Angleterre et l’inviolable fidélité de ses colons, sont devenues pour ceux-ci de nouveaux titres en vertu desquels ils prétendent conserver le libre exercice de tous les avantages que leur assurent la constitution et les lois. »

Ce président de l’assemblée législative à vingt-six ans, qui a lutté avec tant d’héroïsme pour l’obtention de nos libertés et de nos droits politiques, est le même qui, à une des dernières séances de cette chambre, a été ignominieusement traîné devant cette par chambre par le député de Montmorency et l’hon. procureur-général Est (M. Cartier). Son nom, qui est vénéré par la nation toute entière comme celui de son libérateur, a été jeté comme une insulte à la figure des hon. députés de cette chambre qui s’honorent de l’avoir pour chef et qui continuent aujourd’hui son œuvre de protection de nos droits politiques contre les sourdes menées d’une majorité hostile. Mais, M. le PRÉSIDENT, ce vieillard qui a blanchi au service de son pays est à l’abri des insinuations menteuses qui n’arrivent pas plus à sa calme retraite qu’au cœur des amis sincères de notre pays. Là, ce grand patriote des mauvais jours, après avoir fait sa tâche, jouit en paix et avec orgueil de l’estime de ceux qu’il a su défendre de sa voix puissante aux époques néfastes de notre histoire politique. Contre un pareil homme, l’injure grossière, les calomnies éhontées retombent de tout leur poids contre ceux qui sont assez lâches pour s’attaquer à une de nos plus belles gloires nationales. Le nom […]

  •             (p. 619)

[…] de l’hon. L. J. Papineau est entouré d’une auréole brillante que les calomnies haineuses ne réussirent jamais à ternir. Sa mémoire est à l’abri de leurs atteintes envieuses, car elle est sous la garde du peuple qu’il a arraché à l’oppression systématique coloniale dont je fais l’histoire. En vérité, M. le PRÉSIDENT, il faut qu’une cause soit bien près d’être perdue pour que l’hon. procureur- général Est ait recours à de pareils moyens pour la sauver. Il faut que le procureur- général Est ait bien peu confiance dans sa cause pour soulever les préjugés de ses partisans, en traînant dans la boue une des plus grandes figures de notre histoire. (Ecoutez! écoutez!) Un pareil langage dans la bouche du procureur- général est d’autant plus coupable, qu’il a été lui-même un des révoltés de 1837-38 et un des plus zélés partisans du grand patriote qu’il insulte aujourd’hui. N’a-t-il pas lui-même voté en faveur des 92 résolutions, ce monument impérissable des droits canadiens? Oui, M. le PRÉSIDENT, c’est cet homme dont la tête fut mise à prix, cet homme qui fut obligé de fuir sa patrie et de demander à nos voisins le droit d’asile qu’il refuse aujourd’hui aux révoltés du Sud, c’est cet homme qui, devenu le procureur-général de Son Excellence, a l’audace d’appeler ce grand homme « le bonhomme Papineau, » et l’opposition dans cette chambre « la queue du bonhomme Papineau! » M. le PRÉSIDENT, je n’hésite pas à le dire, des expressions comme celles-là sont indignes de cette chambre et indignes de la position du procureur-général, qui a eu le triste courage de les laisser tomber de ses lèvres. (Ecoutez! écoutez!) Ces expressions sont tout au plus dignes des carrefours, et il faut en vérité que le niveau de cette chambre ait bien baissé pour qu’on ose ainsi souiller cette enceinte. Il faut avoir perdu tout sentiment de dignité pour avoir permis au procureur-général de traîner ainsi sur notre parquet le nom d’un homme vénéré par tous les Canadiens vraiment français. Qu’on ne se fasse pas illusion: les opinions et les idées qui tendent au bonheur des peuples, de même que les hommes qui les soutiennent et luttent en leur faveur, sont toujours au-dessus des atteintes des calomniateurs et des envieux. Et quel peut donc être le but du député de Montmorency et du procureur général en s’attaquant au nom de hon. M. Papineau? Leur but est d’abord de jeter du discrédit sur l’opposition qui le représente, et ensuite de se grandir eux mêmes en ramenant à leur niveau ces géants de notre histoire, auprès desquels ils ne sont que des pygmées. Car il y a deux manières d’être grand—la première consiste à rendre à son pays des services éminents et à se distinguer par une supériorité reconnue. Mais comme le procureur-général et le député de Montmorency n’ont ni l’étoffe ni la supériorité qui font les grands hommes, ils adoptent la seconde manière d’être grands. Elle consiste à rapetisser et à briser tous ceux qui sont supérieurs. C’est ainsi qu’ils espèrent grandir en s’élevant sur les débris des réputations perdues par leurs calomnies envieuses et leurs attaques incessantes. Ils démolissent hardiment sans s’arrêter devant les noms qui personnifient toute une époque de notre histoire, et si une grande figure se dresse dans notre passé comme une statue de la gloire, de suite leurs mains sacriléges la mutilent et, restés seuls debouts sur ses tronçons épars, ils contemplent avec orgueil tous ceux qui, tombés sous les coups de leur vandalisme, gisent à leurs pieds. Tel est, M. le PRÉSIDENT, le motif qui explique les efforts faits pour abaisser ainsi une de nos plus belles gloires nationales. (Un membre: Très bien! et cris de: Ecoutez! écoutez!) Mais nous ne sommes pas encore arrivés à la fin de nos luttes. A l’ouverture du parlement en l816, un message fut communiqué à la chambre, l’informant que les accusations proférées contre les juges Sewell et MONK avaient été repoussées. L’amertume des paroles de ce message blessa vivement l’assemblée, qui se proposait de répondre, lorsqu’eut lieu la dissolution du parlement pour prévenir la manifestation de ces plaintes. Et quelle était la position prise par le gouvernement impérial au sujet de ces difficultés? Nous les trouvons dans la lettre qu’envoya lord BATHURST, en réponse au gouverneur SHERBROOKE, qui lui faisait part de la fausse voie suivie par le bureau colonial en opprimant ainsi notre race:—

« Jusqu’ici le gouvernement a trouvé dans toutes les occasions ordinaires une ressource constante dans la fermeté et les dispositions du conseil législatif, et il n’y a aucune raison de douter qu’il ne continue tant n’il pourra à contrecarrer les mesures les plus injudicieuses et les plus violentes de l’assemblée. »

En effet, c’était des mesures bien peu judicieuses et bien violentes que celles de la chambre d’assemblée d’alors; elle demandait que le peuple eût une voix dans la disposition des deniers qu’on prélevait sur […]

  •             (p. 620)

[…] lui! Et voilà pourquoi le conseil législatif contrecarrait toutes les mesures demandées par le peuple. Je continue à citer:—

« Il est donc désirable pour toutes sortes de raisons que vous profitiez de son assistance pour réprimer les actes de cette assemblée que vous trouverez sujets à objection, au lieu de mettre votre autorité ou celle du gouvernement en opposition immédiate à celle de la chambre, et ainsi de lui donner un prétexte pour refuser à la couronne les subsides nécessaires pour le service de la colonie. »

Oui, M. le PRÉSIDENT, le conseil législatif nommé à vie a toujours été la pierre d’achoppement dans la réalisation de toutes les réformes demandées par les Canadiens- Français. La chambre élective a toujours rencontré de sa part, une opposition systématique à toutes les mesures demandées par le peuple, opposition qu’il lui était impossible de renverser. Ce n’est qu’en 1856 que nous réussissions, après cinquante ans de luttes constantes, à introduire le principe électif dans la chambre haute. Aujourd’hui, malgré les enseignements d’un passé malheureux, écrit en caractère de sang, on veut revenir à l’ancien système, on veut lâchement abandonner un privilége, un droit politique qui nous a coûté tant de luttes et tant de malheurs. Oui, M. le PRÉSIDENT, tel est le projet du gouvernement actuel; il veut que dans la confédération le conseil législatif soit nommé à vie comme aux mauvais jours de notre histoire. Mais heureusement que le peuple est là, qui sait parfaitement ce que lui vaudrait ces nominations à vie. Il sait que la grande majorité de ces hommes, ainsi nommés par un gouvernement général numériquement hostile à notre race, serait toujours prête à rejeter les mesures les plus favorables à nos intérêts comme nation. Le conseil législatif, sous la confédération, sera ce qu’il était aux jours d’oppression lorsque lord BATHURST, donnant les instructions du gouvernement impérial au gouverneur SHERBROOKE, lui disait: « Ayez soin de vous servir du conseil législatif pour contrecarrer les mesures de la chambre élective. » C’est cela; on s’abrite derrière un conseil composé de créatures nommées à vie, puis, tout en vantant bien haut la libéralité du régime colonial de l’Angleterre, en tire les ficelles et on fait jouer à ces hommes le rôle d’oppresseurs. Et c’est absolument la même organisation politique qui nous est proposée dans le projet de confédération. Avec le conseil législatif nommé à vie, nous aurons des hommes qui, dans leur morgue aristocratique, seront toujours prêts à nier au peuple les mesures dont il aura besoin; si ces mesures touchent à quelque privilége des classes aristocratiques, quelles que soient les instances des députés envoyés à la chambre élective, nous serons dans l’impossibilité constitutionnelle d’obtenir ces mesures. De plus, ces conseillers à vie, dont la majorité sera hostile, feront tout pour plaire au pouvoir qui les aura nommés et au gouvernement impérial qui, de tout temps, a su largement récompenser ses créatures. Voilà, M. le PRÉSIDENT, les dangers qui nous attendent si nous retournons à l’ancien système des nominations à vie proposé par le gouvernement dans le projet de confédération. (Ecoutez! écoutez!) Mais les premières instructions données par lord BATHURST au gouverneur SHERBROOKE n’étaient pas suffisamment explicites, paraît-il; car peu de temps après il lui transmit celles qui suivent: « Je vous recommande fortement de veiller à ce que la chambre d’assemblée ne dispose pas des deniers publics sans le consentement du conseil législatif; « violant ainsi sans scrupule l’essence même de la constitution, dans un but évident de fanatisme national. En effet, c’est un principe de la constitution anglaise que la chambre populaire, qui représente l’opinion du peuple, a seule le droit de voter les subsides pour l’administration du gouvernement, et que les deniers prélevés à cette fin sur le peuple ne doivent être dépensés qu’avec le consentement de cette chambre et pas autrement. Eh bien! M. le PRÉSIDENT, que voyons-nous ici? Nous voyons le gouvernement impérial recommander expressément au représentant de Sa Majesté en Canada de ne pas souffrir que les subsides soient votés sans le consentement du conseil législatif, nommé à vie par la couronne, et dont les efforts constants étaient de résister aux justes demandes des Canadiens-Français. Cette question des subsides, qui a été la cause principale de tous les troubles qui ont bouleversé notre société avant et depuis cette époque, ne devait pas rester la. Nous avions alors des hommes qui ne cédaient pas devant la résistance! Aussi les voit-on, ces nobles champions de nos droits et de nos libertés, revenir tous les ans avec la même demande, ne se rebutant devant aucun refus, et luttant jusqu’à ce qu’enfin on leur eût accordé ce qu’ils demandaient aussi légitimement. En […]

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[…] janvier 1819 s’ouvrirent les chambres, et la première question qui souleva des débats très-vifs fut encore celle des finances. La discussion s’éleva pour savoir si la chambre basse, qui avait déjà obtenu le vote annuel des subsides, pouvait de plus obtenir une liste civile en détail et voter séparément chaque objet. La majorité le voulait, afin de s’assurer de l’intégrité des officiers publics, et tenir en échec les membres du conseil exécutif, sur lesquels elle n’avait aucun contrôle. D’autres s’y opposèrent avec force comme étant un principe nouveau et violant les droits de la couronne. Un comité nommé à cet effet fit rapport de réduire les dépenses bien trop considérables pour le revenu, et demanda la suppression des pensions comme étant sujettes à beaucoup d’abus. Prenant un milieu entre les deux extrêmes, quelques-uns voulurent voter les subsides par chapitres, ou en sommes rondes pour chaque département. Mais les partisans du vote en détail l’emportèrent, le bill fut passé, envoyé au conseil, qui, comme on s’y attendait, le rejeta, et motiva le rejet dans les termes suivants:

« Que le mode adopté pour l’octroi de la liste civile était inconstitutionnel, sans exemple, comportait une violation directe à des droits et des prérogatives de la couronne: que si le bill devenait loi, il donnerait aux communes non seulement le privilége de voter les subsides, mais aussi de prescrire à la couronne le nombre et la qualité de ses serviteurs en réglant et en récompensant leurs services comme elle le jugerait convenable, ce qui les mettrait dans la dépendance des électeurs et pourrait leur faire rejeter l’autorité de la couronne que leur serment de fidélité les obligeait de soutenir. »

Ainsi, M. le PRÉSIDENT, le conseil nommé à vie rejetait cette mesure essentiellement juste: la votation, item par item, des subsides par la chambre basse; c’est-à-dire la distribution des deniers prélevés sur le peuple, et il allait même jusqu’à dire que cette mesure était inconstitutionnelle. Comprend-on, aujourd’hui, qu’il pût pousser le servilisme aussi loin? A cette époque, la population du Haut-Canada avait augmenté dans une proportion considérable, et le Bas-Canada comptait une population anglaise assez nombreuse pour motiver un projet d’union des deux Canadas sous un même gouvernement, et en 1823 la proposition en fut faite à l’Angleterre. C’est donc à cette époque de trouble, d’agitation et de rivalité entre les chambres que se trama en Angleterre un complot pour anéantir d’un seul coup la nationalité canadienne-française. Les guerres avaient fait ajourner le projet de l’union des provinces, car on avait eu besoin du secours du peuple canadien. La paix étant établie, on résolut de faire passer la mesure, et un bill à cet effet fut présenté dans le parlement impérial à l’insu de ceux dont on décidait le sort, sans les consulter, car on les savait opposés à cet acte oppressif. Oui, sans consulter le Bas-Canada, on voulait lui imposer une constitution dans laquelle il avait moins de représentants que le Haut-Canada; de plus, on mettait à sa charge la dette de l’autre province, qui était considérable, et on proscrivait sa langue dans le parlement. Grâce à une heureuse opposition qui se forma dans le parlement impérial, malgré toutes les intrigues et les démarches de nos ennemis, le bill fut rejeté à sa seconde lecture. Alors, comme aujourd’hui, ceux qui voulaient notre perte criaient bien haut qu’il fallait presser la passation de ce bill avant que le peuple ne puisse protester; de même aujourd’hui ceux qui veulent nous imposer la confédération, malgré les pétitions qui s’opposent au projet, nous disent qu’il faut accepter cette nouvelle constitution sans retard et avant que le peuple n’en connaisse les monstrueux détails. » Je vous supplie de passer ce bill immédiatement, disait M. WILMOTT; si vous attendez à l’an prochain, vous recevrez tant de pétitions pour protester contre la mesure qu’il sera fort difficile de l’adopter, quelque utile qu’elle puisse être à ceux qui s’y opposent par ignorance ou par préjugé. D’ailleurs, elle est indispensable pour faire disparaître les difficultés qui existent entre l’exécutif et l’assemblée. » Lorsque la nouvelle de ces tentatives injustes, mais heureusement vaines, parvint en Canada, elle y causa la plus vive agitation, et le peuple canadien tout entier fut indigné d’une conduite semblable. Des assemblées nombreuses se tinrent à Montréal et à Québec dans le but de protester contre le bill, et des pétitions au gouvernement anglais se couvrirent de 60,000 signatures. A cette époque, comme aujourd’hui, on voulait passer ce projet d’union sans consulter le peuple, et le parlement impérial soumettait à sa législature un projet contre lequel 60,000 Canadiens-Français protestèrent. Je n’hésite par à le dire. M le PRÉSIDENT, le projet de confédération qu’on veut aujourd’hui imposer au peuple ne sera pas rejeté par 60,000 signatures canadiennes-françaises seulement, mais par […]

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[…] 600,000. Oui, le réveil vient de se faire dans notre population, et, dans cette protestation en masse, nous ne resterons pas en arrière de ceux qui ont réclamé avant nous chaque fois qu’on a voulu leur imposer d’injustes prétentions. Comme eux, nous enverrons en Angleterre des milliers de signatures pour plaider contre la constitution dont nous ne voulons pas, et si, après cela, on ne nous fait pas justice, eh bien! fiat justitia ruat cœlum, nous aurons employé tous les moyens constitutionnels; la responsabilité des conséquences de ce déni de justice retombera sur la tête de ceux qui auront travaillé à amener un pareil état de choses. L’hon. DENIS BENJAMIN VIGER, l’un des plus valeureux champions de nos droits, disait à propos de l’introduction de ce projet d’union dans le parlement impérial, sans consulter le peuple:—

« C’est après plus de soixante ans de paix et de bonheur, quand la génération qui vit la conquête est dans le tombeau, quand il reste à peine des témoins de cet événement au milieu de la génération actuelle, quand le souvenir comme le sentiment en est éteint dans le cœur des Canadiens, quand enfin il n’y a plus dans cette province que des hommes nés sujets britanniques, et jouissant de leurs droits à ce titre, qu’on a pu former le projet de nous traiter, je ne dirai pas comme un peuple conquis, à qui le droit public des nations civilisées ne permet plus d’arracher ses établissements et ses lois plus que ses propriétés, mais bien comme ces peuples sauvages, à qui les lumières et les arts, ainsi que les principes et les devoirs de la vie civile, sont inconnus. »

En effet, M. le PRÉSIDENT, ces expressions ne sont pas trop fortes pour qualifier la conduite du gouvernement impérial à cette époque. Il fallait du sang à St. Denis et à St. Charles, et que les têtes roulassent sur l’échafaud pour obtenir justice. Alors seulement, et lorsqu’on vit que le peuple n’hésitait pas à sacrifier ses plus nobles enfants pour acheter sa liberté et ses droits politiques, on nous donna le gouvernement responsable que nous avons aujourd’hui et que nous prétendons garder. A l’ouverture de la session suivante on s’attendait à la répétition des débats sur les finances; mais le gouverneur ayant séparé dans les estimés la liste civile des autres dépenses, les subsides furent votés. C’est ainsi que chaque fois qu’on a persisté dans la lutte on a obtenu ce qu’on demandait, et je me demande pourquoi nos hommes politiques, qui ont lutté depuis l’union pour la conservation de la constitution, telle qu’elle est, avec un si grand succès, cèdent aujourd’hui aux prétentions du Haut-Canada. Maintenons donc la constitution actuelle, qui offre la plus grande somme d’avantages pour les Canadiens- Français! On avait cru pendant quelque temps que la question des finances était parfaitement réglée; mais au retour de DALHOUSIE, elle fut soulevée de nouveau plus menaçante que jamais, et les subsides furent refusés (1827.) Le gouverneur, dès le lendemain, prorogea les chambres, en insultant à la dignité des communes et en félicitant le conseil législatif. Cet acte tyrannique causa une surexcitation chez le peuple. Le presse tonna contre le pouvoir et, pour faire voir l’exaspération dans lequel on avait jeté les esprits, je citerai un extrait d’un journal de ce temps-là:

« Canadiens! on travaille à vous forger des chaînes; il semble que l’on veuille vous anéantir ou vous gouverner avec un sceptre de fer. Vos libertés sont envahies, vos droits violés, vos priviléges abolis, vos réclamations méprisées, votre existence politique menacée d’une ruine totale…. Voici que le temps est arrivé de déployer vos ressources, démontrer votre énergie et de convaincre la mère-patrie et la horde qui, depuis un demi-siècle, vous tyrannise dans vos propres foyers, que si vous êtes sujets, vous n’êtes pas esclaves. »

Les élections furent favorables au parti populaire. A la réunion du parlement, M. Papineau fut choisi comme orateur, mais le gouverneur refusa de sanctionner ce choix, et dit à la chambre d’assemblée d’en élire un autre. Devant un pareille conduite, que devait faire la chambre d’assemblée? Se plier? Non! M. le PRÉSIDENT, nous avions à cette époque dans notre chambre d’assemblée des hommes qui ne reculaient pas devant leur devoir et devant la responsabilité de leur juste opposition. Sur motion de M. CUVILLIER, il fut résolu que le choix du président devait être fait librement et indépendamment du gouverneur; que M. Papineau avait été choisi, que la loi n’exigeait pas d’approbation, et qu’elle était, comme la présentation, une simple formalité d’usage. M. Papineau ayant été reconduit au fauteuil, le gouverneur ne voulut point approuver ce choix, et le soir même le parlement était dissout. Ainsi, M. le PRÉSIDENT, ce parlement n’exista qu’une journée, parce que son président, dans son indépendance, n’était pas homme à se plier aux vengeances d’un pouvoir mal conseillé. En vérité, si ce sont là les libertés que nous devons au système colonial, je n’ai pas besoin d’en faire connaître la valeur dérisoire. Le peuple comprit la position qu’on voulait lui faire et prit les moyens de repousser ces […]

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[…] nouvelles tentatives d’agression. L’agitation ne fit que s’accroître; des assemblées publiques se firent dans les villes et les campagnes, les discours se ressentirent du trouble où étaient plongés les esprits; on alla même jusqu’à sévir contre la presse; et pour la seconde fois fut arrêté M. WALLER, l’éditeur du Spectateur, de Montréal. Des adresses, couvertes de plus de 80,000 signatures, furent envoyées en Angleterre et portées par MM. NEILSON, CUVILLIER et D. B. VIGER. M. GALE porta celle du parti oligarchique. Une grande assemblée des comtés de Verchères, Chambly, Rouville et St. Hyacinthe, se tint à St. Charles, où l’on protesta énergiquement contre l’ordre de choses existant, et on alla jusqu’à dire que l’on devait s’attendre aux conséquences qui pourraient résulter d’une violation aussi manifeste des droits les plus sacrés du peuple canadien. Si, M. le PRÉSIDENT, le peuple du Bas-Canada dût à cette époque traverser l’océan pour faire entendre sa voix et obtenir justice du gouvernement britannique; s’il fallut que nos chefs allassent déposer au pied du trône de Sa Majesté la protestation de 80,000 Canadiens-Français qui, aux mauvais jours de notre histoire, avaient su sacrifier leurs vies pour maintenir la souverainté britannique sur ce continent; aujourd’hui encore, au moment où on veut nous imposer une nouvelle constitution que nous n’avons jamais demandée et que le peuple du Bas-Canada condamne énergiquement, le même moyen de protestation nous est laissé, et le gouvernement peut compter que nous saurons être aussi ferme dans la défense de nos droits et de nos libertés politiques que l’ont été les députés d’une autre époque. Notre protestation, s’il est possible, sera plus énergique encore contre le projet de confédération qu’on veut nous imposer.

« La chambre s’assembla en 1831, et le gouverneur, dans le cours de la session, lui transmit la réponse de l’Angleterre relativement à la question des subsides. Le gouvernement impérial abandonnait aux députés le contrôle sur le revenu, à l’exception du revenu casuel et territorial, consistant dans les biens des jésuites, les postes du roi, les droits du quint, les lods et ventes, les terres et bois, etc., pour une liste civile de £19,000 votée pour la vie du roi. »

En 1831, on accordait la votation par item d’une partie seulement des subsides. Cette restriction ne fut pas acceptée par ceux qui représentaient le peuple dans la chambre d’assemblée! Un pareil état de choses ne pouvait se prolonger sans amener une collision, et les évènements de 1837 vinrent justifier les appréhensions de ceux qui n’avaient cessé d’avertir le gouvernement qu’il était impossible que le peuple souffrît plus longtemps une aussi affreuse négation de ses droits, et qu’il y avait danger imminent de lasser sa patience. Les évènements se succédèrent, et le clergé de cette époque comme aujourd’hui était opposé à toute démonstration énergique. Monseigneur LARTIGUE, de Montréal, publiait un mandement dans lequel il disait: « Qui oserait dire que dans ce pays la totalité des citoyens veut la destruction de son gouvernement? » Sans doute, M. le PRÉSIDENT, personne ne le voulait, mais la minorité de cette époque, comme la minorité d’aujourd’hui, se plaignait des injustices dont elle souffrait, et elle avait contre elle le clergé. La minorité d’alors combattait pour les libertés politiques du peuple, comme elle le fait aujourd’hui, et avait contre elle toutes les fortes influences et toutes les autorités établies. Il y a dans ce rapprochement un fait dont nous devons prendre note. Aujourd’hui, le gouvernement nous jette à tout instant cette insulte à la figure: « Vous ne représentez rien ici; l’opinion publique est contre vous. » Eh bien! M. le PRÉSIDENT, j’aimerais beaucoup savoir de l’hon. procureur-général du Bas-Canada si lui et son hon. collègue, le premier ministre, avaient pour eux la majorité du peuple et le clergé bas-canadien, alors qu’en 1837 ils protestaient énergiquement contre les injustices faites à leurs compatriotes. Non! M. le PRÉSIDENT, à cette époque ils faisaient partie de la petite phalange qui alla jusqu’à lever l’étendard de la révolte dans les plaines de St. Denis et de St. Charles. Les temps sont bien changés, n’est-ce pas? Aujourd’hui, ces mêmes hommes, les révolutionnaires d’autrefois, font l’impossible pour refuser au peuple le droit de se prononcer pour ou contre les changements constitutionnels qu’on veut lui imposer. Un pareil oubli de leur passé est réellement déplorable. M. le PRÉSIDENT, je ne désire pas, pour de graves raisons, insister sur ce qui s’est passé en 1837. En 1838, restait à faire le procès de ceux qui se trouvaient impliqués dans les troubles. Lord Durham se trouva dans une situation embarrassante, car il est toujours difficile pour un gouvernement de faire des procès politiques; souvent il y perd sa force et sa popularité. Pour obvier aux difficultés du moment, le gouverneur résolut d’adopter une grande mesure. Le jour du couronnement de la reine VICTORIA, […]

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[…] il proclama une amnistie générale, et accorda le pardon aux Canadiens, à l’exception de vingt-quatre des plus dévoués du parti révolutionnaire. Il est assez important, M. le PRÉSIDENT, de savoir quels étaient les vingt- quatre hardis révolutionnaires contre lesquels le gouvernement britannique sévissait aussi sévèrement, et contre lesquels le clergé s’était si fortement prononcé. Ces hommes étaient MM. WOLFRED NELSON, R. S. M. ROUCHETTE, BONAVENTURE VIGER, SIMÉON MARCHESSAULT, H. A. GAUVIN, T. H. GODIN, ROD. DESRIVIÈRES, L.H. MASSON, LOUIS J. Papineau, C. H. CÔTÉ, JULIEN GAGNON, ROBERT NELSON, E. B. O’CALLAGHAN, ED. ET. RODIER, T. S. Brown, LUDGER DUVERNAY, ET. CHARTIER, PTRE, G. ET. Cartier, J. RYAN, fils, Ls. PERREAULT, P. L. DEMARAY, J. F. DAVIGNON et LS. GAUTHIER. » Ainsi, M. le PRÉSIDENT, parmi ces hommes sanguinaires, je trouve l’hon. procureur-général du Bas-Canada (M. Cartier). (Ecoutez! écoutez!) Loin de moi la pensée de lui reprocher sa conduite à cette époque; je l’ai toujours regardée comme celle d’un patriote et d’un ami sincère de son pays. D’ailleurs, cet hon. député nous a déclaré, dans plusieurs occasions, qu’il ne regrettait pas les luttes qu’il avait autrefois soutenues pour revendiquer les libertés politiques de son pays, et je comprends parfaitement qu’il persiste dans ces sentiments, car il est aujourd’hui acquis à l’histoire que tous ceux qui ont pris part à ces luttes ont noblement joué leur vie pour jouir de leurs convictions, et la minorité d’alors comme la minorité actuelle ne pouvait attendre que des mécomptes de son opposition au pouvoir. Il ne m’appartient point de décider jusqu’à quel point ce mouvement insurrectionnel était motivé par les circonstances déplorables de cette époque; mais j’ai l’entière conviction que ceux qui y ont présidé étaient mus par un sentiment patriotique et un généreux désir d’obtenir pour leurs compatriotes les libertés politiques qu’on leur refusait. Ils ont donc amplement mérité de leur pays pour les sacrifices qu’ils lui ont faits. Voyez plutôt, M. le PRÉSIDENT: les hommes qui, il y a vingt ans, se trouvaient dans une minorité révolutionnaire, bravaient le clergé, et levaient l’étendard de la révolte contre la Grande-Bretagne, sont aujourd’hui dans la majorité et appuyés par la puissante influence de l’Angleterre et du clergé dont ils ont l’entière confiance! Ils ont leurs petites entrées à Windsor, occupent les charges les plus lucratives et les plus élevées de notre pays, et sont décorés même des titres dont Sa Majesté sait récompenser ses plus loyaux sujets. La minorité aujourd’hui, pas plus qu’en 1837, ne veut avoir recours aux moyens que donne la révolution après avoir épuisé ceux que donne la constitution, mais elle a l’intime conviction que, dans vingt ans, quand le peuple aura pu apprécier ce qu’elle fait aujourd’hui pour lui, il éprouvera pour l’opposition qui se dévoue un sentiment de reconnaissance dont le résultat sera de lui donner son entière confiance après la lui avoir refusé aux jours de l’épreuve. Oui, M. le PRÉSIDENT, de même que la minorité en 1837 est la majorité aujourd’hui, de même la minorité actuelle sera la majorité dans un avenir plus ou moins prochain. Je ne veux pas, M. le PRÉSIDENT, suivre jusque sur l’échafaud les victimes de cette époque malheureuse de notre histoire. Ils ont payé de leur tête leur dévouement à la cause de leur pays, et s’il est besoin de sang et de dévouement pour mériter à un peuple ses droits d’existence, les leurs sont là pour dire que le Canada-français a largement et noblement sacrifié ses plus nobles enfants au génie de la Liberté! (Ecoutez! écoutez!) Mais avant de terminer cet historique de nos luttes, depuis la conquête jusqu’aux évènements malheureux de 1837-38, il est important de constater que c’est à notre résistance héroïque dans le parlement et à main armée que nous devons les libertés politiques que nous garantit la constitution actuelle. Je ne veux pas laisser cet aperçu du système colonial de l’Angleterre, en Canada, sans détruire la fausse impression que ce système. colonial s’est sensiblement amélioré, grâce à la libéralité des vues politiques des hommes d’Etat de la Grande- Bretagne; que les luttes que nous avons faites étaient dues aux idées d’une autre époque, et qu’aujourd’hui toutes les libertés dont nous jouissons s’étendent à toutes les colonies anglaises auxquelles le régime colonial de notre époque garantit les avantages et les bienfaits du gouvernement responsable. Je crois, M. le PRÉSIDENT, pouvoir détruire facilement ces arguments erronés, et, pour cela, je n’ai qu’à consulter le régime colonial de l’Angleterre à l’île Maurice. Cette colonie française, qui n’est pas aussi ancienne que la nôtre et qui est devenue la conquête de l’Angleterre, est tombée sous le joug de la Grande-Bretagne en 1810. C’était alors l’Ile de France. Depuis sa conquête, on en […]

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[…] a changé le nom en celui d’île Maurice. Elle renferme une population presque toute française; mais malheureusement pour ses droits politiques elle n’a pas, comme nous, l’avantage de demeurer dans le voisinage immédiat d’une grande république comme celle des Etats-Unis, servant pour ainsi dire de garantie à la protection de ses libertés. L’Ile de France, grâce à son isolement, est justement dans des circonstances qui nous permettent de juger ce que valent les prétendues liber tés du système colonial, lorsqu’il n’a rien à craindre de la faiblesse des colons ou de l’intervention d’un voisin puissant en faveur des opprimés. Ainsi, M. le PRÉSIDENT, voilà une magnifique occasion de juger si le système colonial, appliqué sous ces circonstances, possède ce caractère de libéralité qu’on lui attribue. Eh bien! je regrette de le dire, on voit ici, comme nous l’avons vu en Canada, la même politique agressive et tyrannique que nous avons eue à combattre pendant tout un siècle. Le système colonial a soulevé ici un profond mécontentement. Je vais énumérer les griefs dont on s’y plaint,—griefs qui ne sont que trop fondés. Quand l’île Maurice a été cédée à l’Angleterre, on a stipulé, comme on l’avait fait pour le Canada, que la population française de l’île conserverait l’usage de sa langue, ses institutions religieuses ainsi que ses lois qui l’avaient régie jusque là: trois libertés d’un grand prix pour les descendants de la vieille France! Eh bien! M. le PRÉSIDENT, nous allons voir maintenant si l’Angleterre a respecté ces trois clauses du traité. Je tiens en main une correspondance dont la date n’est pas plus ancienne que le 6 mai 1862; elle est écrite par un colon français de l’île Maurice, et fait un exposé du système colonial qui régit ses compatriotes. Avant de lire cette correspondance, je dois d’abord dire que la population de cette île est de deux cent mille âmes: cette population est administrée par un conseil exécutif et un conseil législatif, nommé à vie, de 18 membres, dont 8 sont des fonctionnaires publics nommés et payés par le gouvernement de la colonie; les dix autres sont presque tous d’origine anglaise. Ainsi, l’élément français dans le conseil législatif de l’île Maurice est dans la proportion de 1 contre 5 environ, bien que la population soit presque entièrement française.

« M. le rédacteur de l’Economiste Français,

« Vous promettez aux anciennes colonies françaises aide et protection dans vos colonnes; il est donc naturel que, confiant en cette promesse, je vienne mettre sous les yeux de vos lecteurs et dévoiler à un public intelligent, à des juges impartiaux, les actes d’un gouvernement qui, depuis 1810, exerce sur nous le despotisme le plus absolu, voilé sous le grand nom de liberté. En effet, monsieur, nous avons la liberté de la presse, mais on ne l’écoute pas. Vaines sont les réclamations; le gouvernement « se bouche les oreilles et nous laisse crier. » Ensuite il nous dit que nous n’aurons jamais une administration plus sage, plus paternelle, plus libérale.— » Que voulez- vous de plus que la liberté de penser et d’écrire? » demande-t-il.

« Ce que nous voulons, c’est que cette liberté de la presse nous soit utile à quelque chose; c’est que le gouvernement écoute les organes de l’opinion publique; c’est qu’il ne gaspille pas nos fonds, malgré les protestations de la presse;[2] c’est qu’il fasse observer les lois telles quelles ont été faites et également pour chacun; c’est que, entre autres lois, celle sur la quarantaine soit fidèlement observée, et qu’on ne tasse pas d’exceptions pour les navires de guerre de Sa Majesté britannique ou pour ceux qui portent des troupes; c’est qu’on apporte plus d’attention aux communications avec les navires arrivant de l’Inde; c’est qu’on nous mette à l’abri des épidémies qui viennent décimer notre population; c’est qu’on empêche le choléra de devenir endémique dans le pays, afin de conserver la population française et créole de Maurice; c’est que l’on fasse une enquête sur les causes qui ont pu nous donner le choléra; c’est qu’on revise les lois insuffisantes; c’est qu’on garde nos réserves chez nous, au lieu de les prêter à la métropole ou à d’autres colonies; c’est qu’on respecte notre traité de capitulation; c’est qu’on ne cherche pas à introduire ici des lois; anglaises, quand il est convenu que les codes français seuls doivent nous régir; c’est qu’on nous rende l’usage de la langue française qui nous a été ravi au mépris de la foi jurée; c’est qu’on ne fasse pas d’injustices criantes en faveur des Anglais et au détriment des créoles; c’est que ces derniers soient appelés aux différents emplois, et qu’on ne les donne pas à des protégés incapables; c’est encore le conseil législatif; le self-government, etc., etc., Voilà ce que nous voulons!

« Vous croyez que nous voulons beaucoup de choses! Mais n’est-ce pas que toutes ces choses sont justes et raisonnables?

« Passons maintenant à l’énumération de quelques unes, et suivant l’ordre chronologique, commençons par la langue française.

« L’acte de capitulation, signé en 1810 par les représentants de la France et de l’Angleterre, contenait les clauses suivantes que nous, peuple conquis, nous imposions à nos vainqueurs:

« 10. Le respect de notre religion;

« 20. Le maintien de nos lois;

« 30. La garantie de nous laisser parler français.

« Eh bien! de ces trois principales clauses, inscrites en grosses lettres dans notre acte de capitulation, acceptées et promises sous la foi du […]

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[…] serment, signées et approuvées par l’Angleterre, l’une a déjà été violée; on travaille à en saper une autre! Répudiant tout scrupule, le gouvernement anglais nous a d’abord ravi l’usage de la langue française devant les hautes cours de justice. Nous avons réclamé; mais on est resté sourd à nos réclamations.

« Ce premier pas fait, jusqu’où n’ira-t-on pas dans ce grand œuvre de destruction de tout ce qui nous vient de la France?

« Sur la demande de quelques Anglais, en s’occupe déjà de faire un remaniement dans nos codes, et, quand la population entière s’adresse à la métropole pour obtenir la révocation d’un ordre qui rend les affaires impossibles sans l’intervention très-coûteuse d’hommes de loi et de traducteurs, et qui, de plus, blesse profondément les cœurs créoles, on lui dit de se taire! Quand elle demande à grands cris la révision des lois insuffisantes qui facilitent la propagation de miasmes méphitiques, on ne l’entend pas! Quand elle réclame une enquête sur les circonstances qui ont pu introduire chez elle la cruelle épidémie qui, depuis plus de quatre mois, porte la mort dans ses rangs, on lui dit qu’elle se crée des chimères! En même temps, et comme pour éloigner l’esprit public de cette idée, on a l’air de remettre sur le tapis une question déjà résolue et votée: celle des chemins de fer!

« Autre grief. Lorsque l’épidémie règne chez nous, que notre municipalité a besoin d’argent pour les soins à donner à la classe pauvre, le gouvernement n’en a pas à prêter, parce que les réserves financières de la colonie se prêtent au Cap, à l’Inde, à Ceylan, à la métropole même. »

Ainsi, M. le PRÉSIDENT, l’Ile Maurice qui, aux termes de son traité de capitulation, devait conserver l’usage de sa langue, de ses institutions particulières et de ses lois, se voit bientôt enlever l’usage de sa langue; ses lois sont changées et ses institution sont opprimées. C’est là, M. le PRÉSIDENT, l’espèce de liberté dont une colonie française peut jouir sous le régime colonial de l’Angleterre, lorsque cette colonie est faible et qu’elle ne se trouve pas, comme le Canada, dans le voisinage d’une république puissante comme celle des Etats-Unis.—Je crois, M. le PRÉSIDENT, avoir démontré amplement quel a été de tout temps l’esprit d’antagonisme des deux races anglaise et française sur les deux continents, et quel a été l’esprit d’agression de l’élément anglais contre notre population depuis l’origine de la colonie jusqu’à nos jours; nous avons vu le fanatisme colonial s’attaquer à nos institutions, à notre langue, à nos lois, et notre anéantissement comme race être le but évident de ses constants efforts. Aujourd’hui, pouvons-nous croire qu’il en est autrement, et cette unanimité de l’élément anglais en faveur de la confédération ne doit-elle pas nous effrayer? Sous ces dehors de conciliation, n’y a-t-il pas notre perte? Oui, consultons l’histoire de notre pays avant d’opérer un changement aussi radical dans notre constitution; rappelons-nous avec terreur ces luttes et cet antagonisme qui ont prévalu dans le passé, et efforçons-nous de juger sûrement des résultats nécessaires d’un changement constitutionnel aussi grave que celui qui nous est proposé. (Ecoutez! écoutez!) Voyons maintenant, M. le PRÉSIDENT, les conséquences désastreuses de l’adoption du projet de confédération. Les membres du gouvernement nous ont dit que la confédération nous constituerait en puissance militaire de premier ordre, et nous permettrait de résister aux agressions de l’Union Américaine. La défense de nos frontières est certainement une question de la plus haute importance, car personne n’ignore que nos relations avec nos voisins sont extrêmement tendues. Ils ont établi un système de passeports dont le but est de gêner notre commerce.—Le congrès a passé une résolution presque unanime pour rappeler le traité de réciprocité qui existe entre les deux pays. Dans quelques mois, nos lacs seront sillonnés par des vaisseaux de guerre, dont l’armement ne peut être dirigé que sur le Canada! Voilà, M. le PRÉSIDENT, qu’elle est la position des Etats-Unis à notre égard, et, pour faire face à ce danger, le gouvernement propose de former une confédération qui sera, nous dit-il, une puissance de premier ordre, pouvant maintenir sur ce continent la suprématie de la Grande-Bretagne. Mais le but qu’on se propose sera-t-il atteint? Serons-nous plus forts avec la confédération que nous ne le sommes aujourd’hui? Le gouverneur-général des provinces de l’Amérique Britannique du Nord ne peut-il pas lever des troupes dans toute l’étendue des provinces placées sous sa juridiction? Les milices de toutes ces provinces ne sont-elles pas sous son commandement immédiat? On nous dit, M. le PRÉSIDENT, que la confédération nous donnera une organisation militaire plus uniforme que celle que nous avons aujourd’hui. Mais rien n’empêche que cette organisation soit créée sous la constitution actuelle: et je n’hésite pas à le dire, sous cette constitution les diverses provinces se défendront mieux que sous la confédération. N’est-ce pas précisément en créant ici une puissance militaire hostile à la puissante république voisine qu’on amènera la guerre et ses calamités? Du moment que les Etats-Unis […]

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[…] verront dans cette confédération une organisation dont le but avoué est de balancer leur pouvoir en Amérique, ils n’attendront point que nos fortifications soient élevées ou que le chemin de fer intercolonial soit construit, mais ils nous assaillierons de suite. D’un autre côté, nous portons le défi à la république américaine en créant ici une organisation politique contraire aux principes du gouvernement démocratique qui la régit, contraire à la fameuse doctrine MONROE qui, comme on le sait, s’oppose à l’établissement de gouvernements monarchiques sur ce continent. Le projet du gouvernement actuel est donc d’établir ici un système politique essentiellement hostile aux Etats-Unis, puis qu’il sera essentiellement monarchique et, au lieu d’être pour nous un moyen de défense, il ne peut qu’amener la guerre et ses conséquences désastreuses. Pour la sécurité et la prospérité de notre pays, le gouvernement, au lieu de saigner le peuple, comme il se propose de le faire pour bâtir çi et là des fortifications ruineuses et insuffisantes après tout, devrait appliquer les revenus du trésor à la création de nouvelles industries, à l’amélioration de nos voies de communication, et à la colonisation de nos terres incultes. Ces sources inépuisables de richesses, sagement administrées, doubleraient notre nombre, doubleraient nos revenus, doubleraient notre puissance, et nous donneraient ainsi des moyens de défense plus efficaces que ceux que nous donnera la confédération, en écrasant le peuple sous les impôts pour subvenir à une défense imparfaite de nos frontières. Et croit-on, pour un instant, que, lorsque nous aurons ainsi décrété d’urgence la fortification de nos frontières, l’armement de nos miliciens, et la création d’une flotte sur nos mers intérieures, les Etats-Unis en feront autant et qu’ils nous suivront dans cette ruineuse folie? Croit-on que les hommes d’Etat américains ne comprendront pas de suite que, puisque nous voulons nous ériger en ennemi sur leurs frontières et les forcer ainsi à des dépenses énormes pour nous tenir en échec, ce ne sera pas pour eux une question d’économie pure et simple de nous assaillir maintenant et prendre possession du pays avant que nous ne puissions les forcer à maintenir cet état de guerre ruineuse? Et comment ferions-nous pour résister à une armée d’invasion de 2 à 300,000 hommes avec notre trésor épuisé par ces fortifications et à peine aidés par l’Angleterre, dont la politique est anti- coloniale en ce moment? Je ne comprends pas comment, en face du danger qui nous menace et pour lequel nous sommes si peu préparés, le gouvernement peut ainsi jeter le défi à la puissante nation qui nous avoisine et dont les armées aujourd’hui en campagne défient toute résistance à un envahissement immédiat. Je le dis avec certitude, M. le PRÉSIDENT, les Etats Unis n’ont pas la moindre intention de nous assaillir, si nous restons paisibles spectateurs de leur lutte fratricide, et si nous continuons à pratiquer les arts de la paix. Mais si, au contraire, nous créons ici une puissance militaire hostile, si nous élevons ici un trône à un vice-roi, ou à quelque monarque étranger, comme un défi aux principes qui forment la base sur laquelle s’appuie le système politique des Etats-Unis, alors nous pourrons être persuadés que la république voisine balaiera cette organisation monarchique. (Ecoutez! écoutez!) Voilà, M. le PRÉSIDENT, la question sous son aspect le plus sérieux. Je n’entrerai pas dans la discussion des détails du projet de confédération, qui ont été si habilement critiqués par les hon. membres qui m’ont précédé; d’ailleurs, j’aurai occasion de les discuter lorsque les amendements au projet seront soumis à cette chambre. Mais je puis dire de suite que ces détails ne sauraient être acceptés par le peuple. Déjà nous avons reçu de nombreuses pétitions demandant le rejet de la mesure, et ces pétitions continuent de nous arriver tous les jours. Eh bien! je vous le demande, M. le PRÉSIDENT, quels seront les sentiments du peuple si ce projet est adopté et si dans deux mois il nous revient d’Angleterre, après avoir été sanctionné par le parlement impérial, sans que nous ayons pu en changer le plus petit détail? Croit-on qu’après avoir ainsi imposé au Canada-Français une constitution qu’ il aura repoussée de toute son énergie, il sera bien enthousiaste pour la défense de cette constitution, qui lui aura enlevé une partie des droits politiques dont il jouissait? Et il n’y a pas à le nier: en acceptant la confédération proposée, nous cédons quelque chose des priviléges dont nous jouissons aujourd’hui. Les ministres eux-mêmes ne nous ont- ils pas dit que, sous la pression des demandes du Haut-Canada, il leur avait fallu faire des concessions à la conférence de Québec pour assurer l’adoption du projet actuel? Et ces concessions quelles sont-elles? La majorité hostile du Haut-Canada a obtenu la représentation basée sur la population, contre laquelle le […]

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[…] Bas-Canada a lutté si énergiquement depuis quinze ans parce qu’il voyait dans cette concession l’anéantissement de notre influence comme race. Sous ces circonstances, M. le PRÉSIDENT, croit-on qu’on pourra compter sur le concours de ces Canadiens-Français autrefois si terribles dans l’attaque, et qui se battaient sans hésitation un contre dix,—proportion dans laquelle nous nous trouverions encore vis-à-vis des Américains dans le cas probable d’une guerre. Espérer qu’ils combattraient avec le même élan aujourd’hui quand on leur enlève les plus sûres garanties de leur existence nationale et leurs droits politiques les plus sacrés, c’est se tromper grandement et ne pas connaître quel a toujours été la cause de leur héroïsme dans la lutte. Sous la constitution telle qu’elle est, ils combattaient encore avec le même courage, sans égard au nombre, parce qu’ils aiment cette constitution qui leur garantit ce qu’ils ont de plus cher et qu’ils veulent la conserver. Sous la confédération, au contraire, il ne nous reste plus rien à défendre; notre influence comme race est nulle, et plutôt que d’être absorbé dans une confédération dont l’existence sera une cause de luttes constantes, sans avantages correspondants, le peuple mécontent cherchera d’autres alliances politiquement et commercialement plus avantageuses, et c’est ainsi que je considère que le projet de confédération nous conduit directement à l’annexion aux Etats-Unis. Quand les commissaires du Nord et du Sud ont eu dernièrement une entrevue pour déterminer les conditions possibles d’une paix honorable, une des trois propositions soumises par le Nord était que les deux armées ne seraient pas licenciées après la cessation des hostilités, mais réunies pour la guerre à l’étranger. Et, M. le PRÉSIDENT, que veut dire la guerre à l’étranger pour les Etats-Unis, si ce n’est la guerre au Canada? Et que pourraient faire contre les deux armées réunies du Nord et du Sud, dont la force s’est élevée à 1,000,000 d’hommes, les cinquante bataillons que l’Angleterre pourrait nous envoyer. Placée à mille lieues de nous, la Grande-Bretagne, avec tout son matériel de guerre et nos milices, ne pourrait défendre le Canada qu’au prix des plus grands sacrifices contre un ennemi aussi puissant. Ce n’est donc pas quand nous sommes placés dans des circonstances aussi difficiles qu’il convient de crier bien haut que nous ne craignons point la lutte et que nous sommes prêts à nous mesurer contre les Etats de l’Union Américaine. Il est également absurde de donner de l’ombrage à leurs institutions en créant à côté d’elles une organisation politique qui leur répugne souverainement. Croit-on que nos prétentions monarchiques et nos menaces sont de nature à intimider les hommes d’Etat américains? Nous ne sommes pour eux que des pygmées menaçant des géants. Vienne la guerre, sous la constitution actuelle, et nous trouverons cent mille volontaires prêts à voler à la défense de nos frontières. Mais si le gouvernement impose au Canada- Français ce projet de confédération, dont il a tout à craindre et qui peut avoir les conséquences les plus désastreuses pour ses institutions, sa langue et ses lois, alors, je dois le dire, il y aura de l’hésitation dans nos rangs au moment où chaque homme marchera vers une mort à peu près certaine pour la défense d’un drapeau qui n’aura plus pour notre race les garanties de protection qu’il nous donne aujourd’hui. Je dis donc que le moment est mal choisi pour opérer des changements aussi graves et pour jeter les bases d’un empire dont l’existence, menacée à l’intérieur et à l’extérieur, n’aura que quelques jours de durée. Car avec le mécontentement du Canada- Français, froissé dans ses droits et privilèges, il est impossible à l’Angleterre de se maintenir ici contre trois cent mille hommes envahissant notre territoire sur dix points de nos frontières. La politique la plus sage que nous puissions suivre dans ce moment de crise, est donc de rester paisibles spectateurs de la lutte de nos voisins, d’ouvrir nos forêts à la colonisation, d’exploiter nos mines et nos pouvoirs d’eau, de défricher nos terres incultes et de travailler sans relâche à rappeler nos infortunés compatriotes dispersés aujourd’hui sur le sol américain. Etablissons des voies pierrés, doublons notre industrie manufacturière, agrandissons nos canaux, étendons notre réseau de chemin de fer jusqu’aux provinces maritimes, et lorsque nous aurons atteint de grandes proportions comme peuple, lorsque notre prospérité se sera quadruplée, et surtout lorsque le terrible cataclysme qui menace de tout détruire dans l’Amérique du Nord aura fini son œuvre de ruine, et lorsque enfin nous serons assez forts pour nous protéger contre l’extérieur et que le Canada-Français surtout aura acquis assez de puissance pour avoir à peu près l’égalité de représentation dans le parlement général, il sera temps alors de jeter les bases d’une […]

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[…] grande confédération des provinces britanniques de l’Amérique du Nord, appuyée sur le principe protecteur de la souveraineté des Etats. Dans ces conditions, la confédération produira des fruits abondants et sera acclamée par le peuple de ce pays, et surtout par les Canadiens-Français qui, ayant doublé leur nombre dans l’intervalle, seront en position d’obtenir des conditions infiniment plus avantageuses que celles qui leur sont imposées aujourd’hui. On ne viendra pas alors remplacer nos droits politiques actuels si chèrement acquis, au prix d’un siècle de luttes, par des gouvernements locaux qui ne seront que des conseils municipaux revêtus de pouvoirs mesquins et ridicules, indignes d’un peuple libre, qui nous permettront tout au plus le contrôle de nos chemins, de nos écoles et de nos terres. Mais nous obtiendrons alors des législatures locales basées sur la souveraineté des Etats, comme elle le sont sous la constitution des Etats-Unis. Il ne faut pas se le cacher: la constitution américaine a été créée par de grands hommes, en face d’une foule d’intérêts locaux considérables et opposés, et il leur a fallu plusieurs années d’études approfondies pour concilier ces intérêts divergents, et former enfin cette constitution admirable qui, comme l’a si bien dit l’hon. député de Brome, défie la critique la plus sévère sur ses bases les plus importantes. Avec une constitution comme celle des Etats-Unis, basée sur le principe de la souveraineté des Etats, le Bas-Canada élira lui-même son gouverneur, ses représentants au parlement et au conseil législatif fédéral, ainsi que tous les ministres de l’exécutif.

M. Dufresne (de Montcalm)—Nous nommerons aussi les juges.

M. Perrault—Si l’hon. député de Montcalm avait écouté avec attention le remarquable discours de l’hon. député de Brome, il aurait appris que, dans la majorité des Etats de l’Union américaine, les juges ne sont pas nommés par le peuple, mais par l’exécutif du gouvernement local absolument comme on le fait au Canada, et qu’ils sont, sous tous les rapports, aussi intègres et aussi distingués que nos propres juges. Si nos ministres canadiens-français n’avaient pas été dans une minorité aussi impuissante à la conférence de Québec (quatre contre trente- deux) ils n’auraient certainement pas accepté un projet de confédération aussi plein de dangers pour la race française que celui qui nous a été soumis. Ils auraient obtenu des conditions plus favorables que celles qui nous sont imposées, et au nombre desquelles se trouve la nomination à vie des conseillers législatifs par l’exécutif du gouvernement général. Pour ma part, M. le PRÉSIDENT, je ne suis pas en faveur des nominations à vie d’hommes qu’on prend dans la foule, pour en faire des instruments d’oppression, et qui servent trop souvent à enrayer les mesures les plus importantes au point de vue des libertés et des droits du peuple. Le nomination à vie des conseillers législatifs, par une majorité hostile à notre race, est aussi dangereuse aujourd’hui qu’elle l’était aux plus mauvais jours de notre histoire, et l’accepter, c’est mettre nos plus précieuses libertés à la merci des ennemis de notre race. Avec de pareilles dispositions dans la constitution qu’on veut nous imposer, il est impossible que l’élément français soit protégé dans le conseil législatif. Il est également impossible que les tendances agressives dont j’ai fait l’historique dans la première partie de mes remarques, ne soient pas à l’œuvre dans l’exécutif fédéral lors qu’il s’agira des nominations de ces conseillers à vie. On nous a dit: la section canadienne-française résignera si l’exécutif fédéral veut être injuste au détriment de ses nationaux. Eh bien! M. le PRÉSIDENT, je veux bien supposer qu’elle résigne et qu’elle ne trouve pas de remplaçants (ce qui est encore plus improbable), j’aimerais à savoir où nous conduira cette résignation et quelle espèce de remède ce sera apporter à notre position humiliante? Nous aurons quarante-huit membres français dans le parlement général contre cent quarante membres d’origine anglaise, c’est-à-dire que nous serons dans la proportion de un contre quatre. Que pourra faire cette infime minorité pour obtenir justice? Evidemment, la résignation de la section française la rendra plus impuissante encore, et il lui faudra accepter les dictées tyranniques de ses adversaires. Les membres français du gouvernement actuel, eux-mêmes, motivent la nécessité des changements proposés sur le fait que la constitution actuelle ne nous offre pas de garanties suffisantes. Mais, alors, quelle espèce de garanties aurons-nous sous la confédération qu’ils veulent nous imposer et avec laquelle nous serons dans une minorité deux fois plus grande? Supposons le cas très probable où notre législature locale viendrait en collision avec le gouvernement fédéral, et par suite du rejet d’une mesure passée par la province du Bas-Canada et rejetée […]

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[…] par le parlement général,—dans quelle position nous trouvons-nous? Rappelons-nous que l’exécutif fédéral nomme le conseil législatif, préside à la législation criminelle du pays, nomme les juges qui l’administre, enfin que le gouvernement fédéral possède tous les pouvoirs souverains, à l’exclusion des gouvernements locaux. (Ecoutez!) Eh bien! M. le PRÉSIDENT, je le dis sans hésitation, en cas de collision nous nous trouverons complètement à la merci de la majorité hostile fédérale; et elle peut nous opprimer, assimiler nos lois, suspendre nos juges, armer la milice contre nous et nous envoyer à l’échafaud ou à l’exil de la manière qu’il lui plaira, malgré nos protestations et celles de la minorité canadienne-française dans le parlement fédéral. Cela s’est déjà vu et le passé est là pour le dire, et tout nous porte à croire que les mêmes tentatives d’agression fanatique se renouvelleront de nos jours, si ce projet de confédération est adopté. (Ecoutez! écoutez!) L’hon. député de Brome, dont on ne mettra certainement pas la loyauté en doute, a lui-même déclaré dans cette chambre que ce projet fera naître des difficultés et amènera des collisions déplorables. Eh bien! M. le PRÉSIDENT, supposons que ces collisions et ces difficultés se produisent, que ferons-nous? Tous les pouvoirs ne seront-ils pas entre les mains du gouvernement fédéral et d’une majorité hostile? N’est-ce pas parce que le peuple le comprend qu’il rejette cette mesure avec une menace dans le regard et sur les lèvres; qu’il vous envoie tous les jours des pétitions nombreuses, dans lesquelles il présage les plus graves mécontentements? Jusqu’à quand les yeux et les oreilles des députés de cette chambre resteront-ils fermés pour ne pas être témoins de cette protestation de leurs compatriotes alarmés? Le procureur- général Est lui-même refuse de nous communiquer un seul des détails du projet de confédération, et il veut que nous renonçions à tous les droits que nous confère la constitions actuelle en votant en faveur d’une législature locale dont les attributions seraient nulles, et d’un parlement général où nous serons dans la proportion de 1 contre 4. Eh bien! M. le PRÉSIDENT, il n’est pas étonnant que la population française du Bas-Canada soit unanime à repousser une confédération qui nous offre un avenir aussi sombre, (écoutez! écoutez!) et je ne crains pas de le dire, nos ministres commettent une imprudence bien grande en imposant au peuple des changements constitutionnels aussi graves et aussi fortement dénoncés comme un attentat à ses droits et à ses privilèges. Jamais aucune époque de notre histoire n’a été témoin d’un pareil changement de constitution sous des circonstances aussi extraordinaires. Et c’est au moment où nous nous préparons à résister aux armées d’invasion d’un puissant voisin qu’on nous enlève les libertés dont nous jouissons après les avoir gagnées par un siècle de luttes! Mais il me semble qu’on devrait plutôt nous donner de nouvelles garanties de securité pour nous engager à combattre des adversaires aguerris, dix fois plus nombreux, et dont l’organisation politique est moins hostile peut-être à notre race que la confédération proposée. Les ministres actuels ne nous ont-ils pas appris à considérer le semblant de gouvernement local qu’ils nous proposent comme une protection suffisante pour tout ce qui nous est cher, et à accepter une minorité impuissante dans le gouvernement général parce que là les intérêts commerciaux seraient les seuls mis en jeu? Si cette proposition est juste, la constitution des Etats-Unis, avec la souveraineté du Bas-Canada reconnue, offre bien plus de securité encore pour nos institutions, notre langue et nos lois—car la souveraineté des Etats implique leur conservation dans l’Etat, qui ne cède au gouvernement général qu’un nombre très restreint de pouvoirs. Oui, M. le PRÉSIDENT, en proposant un changement de constitution, le ministère a commis une grave faute, et il n’a pas le droit de s’opposer à ce que le peuple de cette province envisage la question des changements possibles sous tous les aspects. Il y a six mois à peine, le Canada-français vivait heureux et confiant dans la garantie de la constitution actuelle. Aujourd’hui, il ne peut plus en être ainsi, tant que les changements proposés menaceront son existence comme race. (Ecoutez! écoutez!) Imposez-lui ces changements et vienne l’heure du danger, l’Angleterre s’apercevra, mais trop tard, qu’elle aura perdu ses plus loyaux sujets. Notre population aura appris que de deux maux il faut choisir le moindre, et que, entre la confédération et l’annexion, le moindre ne se trouve pas, malheureusement, avec la confédération. Avant de marcher à une boucherie certaine, le soldat se demandera pourquoi il va combattre, et si la constitution qu’il va défendre mérite le sacrifice de sa vie? Le jour où le soldat canadien-français se fera cette question, sera le dernier de la […]

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[…] puissance anglaise en Amérique. Je désire me tromper, M. le PRÉSIDENT, et j’aime à croire le gouvernement mieux avisé que moi au moment où il propose une mesure aussi pleine de danger que celle qui nous est soumise. J’aime à croire surtout qu’il n’a nullement l’intention de nous entraîner dans une collision avec nos voisins, qui nous mènerait directement à l’annexion et qui porterait un coup mortel à la domination de l’Angleterre sur ce continent.—Je termine, M. le PRÉSIDENT, en résumant mes remarques. L’union des deux Canadas n’a pas fait toute son œuvre; elle est encore susceptible de progrès, et il faut la continuer. L’hon. procureur-général du Bas-Canada (M. Cartier) prétend au contraire qu’elle n’a plus de raison d’être et qu’il nous faut une nouvelle organisation politique. Eh bien! M. le PRÉSIDENT, je me permets de différer de l’opinion du député de Montréal Est, et je n’hésite pas à dire qu’avec l’union nous pourrons encore doubler notre prospérité et notre nombre, si on met dans l’administration des affaires un peu moins d’esprit de parti et un peu plus de patriotisme (Ecoutez! écoutez!) Je dis de plus que la demande de la représentation basée sur la population n’a pas sa raison d’être; qu’elle a été repudiée par le parti conservateur et ensuite par le parti libéral sous l’administration Macdonald—Sicotte. Quand on a vu les partisans les plus ardents et les plus sincères de la représentation basée sur la population abandonner cette base principale de leur politique et en faire, dans leur gouvernement, une question contre laquelle ils s’engagaient à voter, je dis qu’on a grandement tort d’en faire une des raisons qui nous forcent à accepter le projet de confédération. Ce cri, jeté dans l’arène par le fanatisme, sera étouffé naturellement par l’augmentation plus rapide de la population du Bas-Canada, et par la diminution annuelle de l’immigration. Ces deux causes aidant, notre population égalera, avant dix ans, celle du Haut-Canada. Pour ces diverses considérations, M. le PRÉSIDENT, je dis que le projet de confédération n’est pas opportun. Mais lors même que le projet de confédération serait opportun, je maintiens que son but est hostile. J’ai fait l’historique de l’esprit d’envahissement de la race anglaise sur les deux continents. J’ai démontré l’antagonisme sans cesse existant entre elle et la race française. Notre passé nous a rappelé les luttes incessantes que nous avons dû faire pour résister à l’agression et à l’exclusivisme de l’élément anglais en Canada. Ce n’est que par une résistance héroïque et un heureux concours de circonstances que nous avons pu obtenir les droits politiques qui nous sont garanties par la constitution actuelle. Le projet de confédération n’a d’autre but que de nous enlever les plus précieux de ces droits, en leur substituant une organisation politique qui nous est vraiment hostile. L’hostilité du projet de confédération admise, je maintiens que son adoption aura les conséquences les plus désastreuses. Imposer au Canada-français cette nouvelle constitution dont il ne veut pas, c’est tenter sa colère, et s’exposer à des collisions déplorables. (Ecoutez! écoutez!) Il faut nécessairement la lui soumettre avant de l’adopter; s’il l’accepte, il sera temps alors d’aller la faire sanctionner par l’Angleterre. Mais le gouvernement, et surtout l’hon. procureur- général, ne peut pas ignorer les requêtes qui nous sont présentées contre le projet, et surtout une requête aussi imposante que celle de la ville de Montréal, qui compte 6,000 signataires canadiens-français, et qui est la plus nombreuse requête qu’une ville ait jamais présentée à notre législature. Je dis encore que ceux qui voteront pour le projet de confédération prennent le plus court moyen de nous annexer aux Etats-Unis. Je ne suis pas le premier à exprimer cette opinion; plusieurs hon. députés du Haut-Canada l’ont l’exprimée avant moi dans cette enceinte, et c’est parce que ces députés du Haut-Canada veulent l’annexion aux Etats-Unis qu’ils votent en faveur du projet de confédération. Les hon. députés de l’Ouest, si loyaux en paroles, seraient les premiers à passer à l’ennemi armes et bagages si jamais une armée d’invasion se montrait sur la frontière. Voilà, M. le PRÉSIDENT, la position telle qu’elle est. Si Son Excellence le gouverneur-général croit devoir suivre les conseils de ceux dont les regards sont tournés vers Washington, libre à lui de le faire, mais je pense qu’il est grandement temps de parler ici avec franchise et de l’avertir du danger. (Écoutez ! écoutez!) M. le PRÉSIDENT—Je ne suis pas un vieillard, ayant déjà un pied dans la tombe et sur le point de glisser dans l’éternité, et je me conduis en vue de l’avenir. Nos ministres qui, dans une longue carrière, ont épuisé la coupe des honneurs et des dignités de notre pays, sont peut-être tentés de risquer l’avenir de leur pays pour des titres, des honneurs, des salaires plus considérables sous la confédération, […]

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[…] et peut-être par l’ambition d’être gouverneur d’une des provinces confédérées: nous savons que l’Angleterre récompense noblement et royalement ceux qui la servent sans scrupule. D’ailleurs, la perspective de fonder un vaste empire mérite bien le sacrifice de quelques mois d’une carrière usée, au risque de ne pas réussir tout-à-fait dans un projet aussi gigantesque. (Ecoutez! écoutez!) Mais pour moi, M. le PRÉSIDENT, qui appartient à la génération qui commence et qui a vingt ans d’avenir devant moi, je ne puis pas approuver, par mon vote, un projet de constitution qui se présente à nous sous une perspective aussi sombre pour notre nationalité et pour tout ce qui nous est le plus cher comme Français. Si je suis aussi sévère dans mes remarques, M. le PRÉSIDENT, on voudra bien croire qu’elles sont dictées par une conviction profonde. Et puis, on sait que ce ne sont pas toujours ceux qui ont le miel sur les lèvres qui ont le plus de sincérité au cœur. Je sais aussi que quelquefois ceux qui disent hardiment leur façon de penser paient bien cher leur hardiesse et leur indépendance; mais cette crainte, M. le PRÉSIDENT, ne me fera jamais reculer devant l’expression de mes convictions quand je croirai qu’elles peuvent être de quelque utilité à mon pays. (Ecoutez! écoutez! —L’hon. membre reprend son siège au milieu des applaudissements prolongés de la gauche.)

Cris de:—Ajourner! ajourner! du côté de l’opposition.

L’Hon. Proc.-Gén. Cartier—Non, non!—Appelez les membres.

L’Hon. A.A. Dorion—J’avais proposé l’ajournement des débats hier soir, afin d’avoir l’opportunité de répondre à l’honorable député de Montmorency (M. CAUCHON). Mais comme l’hon. député n’était pas à son siège cette après-midi, j’ai cédé la parole en faveur de l’hon. député de Richelieu (M. Perrault). J’observe encore que l’hon. député de Montmorency n’est pas dans cette chambre, et je désirerais différer mes remarques jusqu’à ce que l’hon. monsieur soit à son siége: (cris de: ajourner!—et continuez!)

Le Col. Haultain—Si la chambre veut le permettre, je prendrai la place de l’hon. membre pour Hochelaga (M. Dorion). Je ne suis pas surpris, M. l’Orateur, que les hon. membres hésitent à exprimer leurs vues sur ce sujet, car on a tellement parlé sur la question qu’elle est maintenant plus que rebattue. Pour ma part, et comme les hon. membres qui parleront après moi, je me fais presque un scrupule d’abuser des instants de la chambre. Toutefois, je ne devrais pas avoir cette crainte, car c’est un devoir pour moi d’exprimer mon opinion. Sur une question aussi importante et qui doit affecter les intérêts d’une si vaste portion de ce continent, je crois qu’il est de notre devoir d’exprimer notre opinion aussi complétement que possible. (Ecoutez!) La question a été discutée à tant de point de vues par les hommes les plus éminents du Canada, qu’un humble mortel comme moi se sent néanmoins timide en l’abordant à son tour. Toutefois, une réflexion m’encourage à parler en faveur de ce projet, c’est que je me trouverai en noble compagnie avec les hommes les plus distingués du Canada, des autres provinces et même de l’Angleterre, qui n’ont qu’une voix pour reconnaître l’à-propos de cette mesure et la sagesse qui a présidé à la rédaction du projet qui nous est actuellement soumis. On ne doit pas s’attendre à ce que je dise quelque chose de nouveau, et c’est la crainte de répéter ce qui a été dit qui me fait hésiter à parler; si je ne consultais que mes propres talents, je garderais le silence et ne me leverais, M. l’Orateur, que quand vous demanderez le vote pour ou contre la motion qui est entre vos mains. Tous les hon. membres qui ont pris la parole dans ce débat, ont vivement senti la responsabilité qui pesaient sur eux en traitant devant la chambre une question aussi importante pour nous tous. Je comprends comme les autres l’étendue de cette responsabilité, et j’ai appliqué toutes les forces de mon esprit à l’examen de la question. Plus on l’examine, plus on songe à l’influence qu’elle devra avoir sur notre avenir, et plus elle prend de vastes proportions. Elle n’intéresse pas seulement le Canada, mais toutes les provinces anglaises sur le continent. Ses résultats pourront affecter l’avenir de l’empire britannique et de la république qui nous avoisine, par suite ils intéresseront plus ou moins tout le monde politique en général. Et, en disant cela, je ne crois point exagérer. En examinant la question, je me suis assuré qu’elle contient des principes de la plus haute importance pour le monde en général; ces principes devront affecter considérablement le caractère des institutions qui auront, dans l’avenir, la préséance. Je suis persuadé que, si le projet réussit, les principes fondamentaux de la constitution anglaise y gagneront encore plus de solidité et de permanence; […]

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[…] s’il échoue, au contraire, nous verrons bientôt que ces principes disparaîtront et seront remplacés par ceux qui règlent la république voisine. (Ecoutez!) Plus je l’examine et plus je demeure convaincu qu’il s’agit d’une lutte définitive entre le principe rnonarchique et le principe républicain, et, à ce point de vue, le projet mérite le ferme appui de tous ceux qui ont apprécié la stabilité, la modération et la justice qui caractérisent la nation anglaise comparée à toutes les autres nations globe. La question qui nous occupe est l’union pratique de provinces qui doivent allégeance au même souverain, qui possèdent, généralement parlant, des institutions analogues, le même système de gouvernement, la même langue, les mêmes lois et qui sont menacées des mêmes dangers, entourées des mêmes ennemis. Nos institutions sont généralement les mêmes: toutefois, ayant été isolées depuis longtemps et n’ayant eu pour ainsi dire aucun rapport entre elles, les provinces possèdent chacune une sorte d’idiosyncrase, et plus nous resterons isolés plus il sera difficile d’accomplir notre union. Les partisans du projet proposent l’union de toutes ces provinces. Le proverbe dit: « L’union fait la force et la division est la source de toute faiblesse. » Ceci est un axiome que personne ne songe à nier. Comme partisan de l’union je me crois dans une position inattaquable, et il faudrait des arguments bien forts pour me convaincre que nous ne marchons pas dans la bonne direction en tâchant de réaliser ce projet. (Ecoutez!) A part de la force intrinsèque que nous donnera l’union, le Canada a des des raisons spéciales pour désirer que les provinces anglaises s’unissent plus étroitement entre elles. Cette mesure fera disparaître une grande cause de difficultés parmi nous. Cet argument n’est certes pas indispensable, mais puisque l’union doit nous délivrer de ces difficultés, je trouve qu’il arrive fort à propos et doit faire désirer encore plus cette union. Quand même nous n’aurions, en Canada, aucune de ces difficultés, quand même nous serions parfaitement satisfaits de notre situation politique, nous devrions encore désirer l’union en raison des avantages qui en résulteront pour nous. Or, en outre de ces avantages, en outre de la force que nous donnera cette union, elle va encore nous aider à surmonter les graves difficultés qui nous accablent; par un heureux concours de circonstances, nous appliquons un principe fécond en résultats pour nous et nous échappons à des difficultés qui auraient pu nous être funestes. De plus, la mère-patrie verra avec la plus profonde satisfaction la réalisation de ce projet. (Ecoutez!) Personne ne peut nier l’accueil qu’a reçu le projet dans la presse et de la part des hommes politiques de toutes les nuances en Angleterre. (Ecoutez!) Ce n’a été qu’un cri universel d’approbation en faveur de la sagesse et de la prudence qui nous ont fait faire ce pas vers l’union. Les voeux de la Grande-Bretagne sont entièrement pour nous. (Ecoutez!) Une autre cause rend cette union nécessaire, c’est l’hostilité des Etats-Unis à notre égard, si ouvertement manifestée pendant les derniers mois. En un mot, M. l’Orateur, tous nos intérêts commerciaux et sociaux, notre sûreté, notre harmonie intérieure et même notre existence comme peuple indépendant, nous font un devoir de marcher dans cette direction. Je ne dirai que peu de mots des difficultés politiques du Canada; ce point a été admirablement traité par les hon. messieurs qui m’ont précédé. Ces difficultés sont palpables à tous, néanmoins certains hon messieurs, qui sont opposés au projet, ont fait semblant de les ignorer, et n’ont pas voulu en tenir compte dans la discussion du projet. Je suis fâché que mon hon. ami pour Brome (M. Dunkin) ne soit pas à son siége, car je vais parler de quelques-unes de ses observations. A l’exemple de certains autres députés, cet hon. monsieur a prétendu que nos difficultés avaient cessé,—que, depuis 1862, le Haut-Canada était satisfait de sa position; que l’agitation avait cessé, et que le Haut-Canada ne se plaignait plus d’aucune injustice. Cette assertion suffit pour prouver combien ces hon. messieurs sont étrangers au sujet qu’ils traitent, combien ils ignorent les sentiments qui animent les populations du Haut-Canada, et enfin jusqu’à quel point ils sont par là même inaptes à discuter cette question. D’après tout ce que j’ai entendu dire du mécontentement qui existe dans le Haut-Canada, je crois bien faire en ne passant point cet important détail sous silence. Nous ne devons pas nous arrêter à ce sentiment de déplaisir manifesté à la passation de certaines mesures nuisibles à cette section du pays, et au principe injuste de la distribution égale des deniers publics entre les deux sections de la province. (Ecoutez!) Il est vrai que cet état de choses a éveillé l’attention sur une cause plus importante de mécontentement, […]

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[…] et n’a pas peu contribué à irriter les esprits d’hommes dont le caractère national se révolte à l’idée de l’intolérance et l’injustice. (Ecoutez). Ils ont toujours gémi intérieurement de la position inégale que leur avait faite l’union de 1840, et n’ont jamais cessé de demander une réforme dans la représentation. (Ecoutez!) Aucun peuple sur terre, plus que les populations du Haut-Canada, ne sait ressentir une injustice permanente et y résister avec une plus longue obstination. C’est à ce sentiment d’injustice fortement imprimé dans l’esprit des populations du Haut-Canada, que nous devons d’être dans une position embarrassante qui durera tant que nous ne leur aurons pas donné satisfaction. (Ecoutez! écoutez). J’ai donc été fort surpris d’entendre dire à certains honorable membres que tout mécontentement avait disparu dans le Haut-Canada On a cité la formation du ministère Macdonald- Sicotte comme une preuve que nous étions désormais indifférents à la question de la représentation, si énergiquement et si fréquemment agitée, et que, en retour de quelques avantages matériels, les populations du Haut-Canada étaient prêtes à abandonner un principe pour lequel elles combattent depuis tant d’années. Mais on disait, pour se consoler, que ce gouvernement n’était que provisoire (Ecoutez). Je ne craindrais pas d’en appeler, sur ce point, à aucun des districts électoraux du Haut-Canada, où a été débattue cette question, et je suis certain d’y rencontrer un vif sentiment de désapprobation pour la conduite du gouvernement qui avait exclu cette mesure de son programme.

M. M.C. Cameron—Dans le district d’Ontario Nord, un membre de ce gouvernement fut élu.

L’Hon. M. Holton—Ils furent tous élus.

M. M.C. Cameron—Dans Ontario Nord, un membre du gouvernement qui n’y avait jamais été élu auparavant, se présenta et battit l’autre candidat favorable à la représentation d’après la population.

Col. Haultain—Je tiens à me tenir parfaitement en dehors des questions de parti (Ecoutez!) Dans la discussion importante qui nous occupe, il ne s’agit pas de savoir ce qui était bien ou mal en 1862 ou 1863. La seule question est de savoir si nous faisons bien en cherchant à former une union, ou si nous sommes complètement dans l’erreur; lorsque je suis forcé de faire allusion à la conduite de tel ou tel parti, j’y suis conduit par mon raisonnement et n’ai aucune prétention de juger ce qui est bien ou mal. Je disais, M. l’Orateur, que l’abandon de la question de la représentation par le ministère Macdonald-Sicotte avait fait naître dans le Haut-Canada un vif sentiment de désapprobation ou, pour mieux dire, de désappointement. Je ressentis aussi vivement que personne la triste position dans laquelle nous nous trouvions placés; mais, après avoir sérieusement étudié la question, et persuadé qu’un changement de ministère était urgent en tous cas, je consentis, bien qu’à contre-cœur. Je crois qu’à l’époque on ne pouvait rien faire de plus. C’était l’opinion de tout le parti auquel j’appartenais; il est possible que nous ayions eu tort, mais là n’est pas la question. Persuadés que nous ne pouvions assurer le succès de la mesure pour laquelle nous combattions depuis si longtemps, nous jugeâmes à propos de reconnaître et de soutenir un gouvernement provisoire, car tel était, selon moi, et d’après l’opinion générale dans le Haut-Canada, le caractère du gouvernement d’alors; on le tolérait, mais il ne pouvait exister longtemps. La formation de ce ministère avait un but spécial, et c’est dans ce but, considéré comme de la plus haute importance, que le Haut-Canada l’acceptait. C’est bien peu connaître l’esprit du Haut-Canada de prétendre qu’il y avait alors indifférence à l’endroit de la réforme parlementaire. La position de l’un et l’autre parti n’était pas enviable; l’inconséquence apparente de l’un était le résultat de la mauvaise administration de l’autre. Il n’est pas agréable de se ranger tout-à-coup du côté d’hon. messieurs qu’on a combattus énergiquement, et si je pris cette détermination c’est que je m’en faisais un devoir. (Ecoutez!) Or, M. l’Orateur, combien de temps dura ce gouvernement provisoire? Au bout d’un an, il était battu et n’osait plus se présenter dans le Haut-Canada, et pourquoi? parce qu’il avait abandonné la question la plus chère à cette partie le la province.

L’Hon. M. Brown—Ecoutez! écoutez!

Col. Haultain—Ce fait prouve à l’évidence qu’il était nécessaire d’appeler au pouvoir des hommes représentant dignement les vues du Haut-Canada, et, pour le Bas-Canada, des hommes mieux disposés à faire les concessions demandées. Sans cette reconstruction, que serait devenu ce gouvernement dans le Haut-Canada? Si on n’eût pas introduit […]

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[…] de nouveaux éléments dans le ministère, celui-ci eût rencontré une hostilité générale. Le premier ministre lui-même savait parfaitement cela et il se rendit aux désirs du Haut-Canada. Il est ainsi démontré par là que si le gouvernement n’eût pas abandonné la question de la représentation, il aurait conservé toutes les sympathies Haut-Canadiennes. Le gouvernement qui l’abandonna fut littéralement balayé et remplacé par un autre qui en fit une question ouverte. Telle est M. l’Orateur la vraie source de toutes nos difficultés, qui auraient duré jusqu’à présent si on n’y avait pas apporté un remède efficace. J’ai dit dans une autre circonstance, et je répète ici que le Haut-Canada était vivement préoccupé de l’aspect peu rassurant de l’avenir. Il craignait que le Bas-Canada lui refusât ses demandes; il craignait que le Bas-Canada lui refusât ce qui, dans l’opinion générale, était juste et équitable et il redoutait les conséquences de ce refus. J’avoue que je partageais moi-même ce sentiment; on disait partout que l’état de choses actuel ne pouvait durer. Le Haut-Canada, avec sa supériorité en nombre et en richesse, ne pouvait conserver dans la législature unie une position inférieure. Si on avait persisté dans ce refus on ne peut prévoir les difficultés qui en auraient résulté. Les hon. membres du Bas-Canada qui ont déclaré que cette question avait perdu son importance dans l’ouest, font voir combien ils ignorent les sentiments et les aspirations qu’ils veulent contrarier. Mon hon. ami pour Brome est un de ceux qui semblent faire peu de cas de nos difficultés. Il a dit, dans la péroraison de son discours, qu’un peu de patience arrangerait toutes choses. Mais, M. l’Orateur, il a été obligé d’avouer qu’une légère réforme parlementaire était urgente et s’est montré disposé à l’accorder. Certains autres membres libéraux du Bas-Canada ont également insinué que si on abandonnait le projet actuel, il ne serait pas impossible au Haut-Canada d’obtenir ce qu’il demande avec tant de raison. Mais si telle est l’opinion de ces messieurs, pourquoi, je le demande, ne l’ont-ils pas franchement déclaré plus tôt? Je demanderai à mon hon. ami pour Brome,— et je regrette infiniment qu’il ne soit pas à son siège,—pourquoi, on 1862, il ne parla pas de concessions au Haut-Canada, et semblait plutôt avoir à cœur de nous prouver, par ses raisonnements et ses votes, que nous n’avions rien à attendre ni de lui ni de ses amis. Aujourd’hui, les membres du Bas-Canada tiennent un langage que nous n’étions

point habitués à entendre. Ceux qui admettent la justice des réclamations du Haut-Canada, et qui naguères s’y sont opposés, ne devraient pas songer à combattre ce projet qui règle nos difficultés d’une manière satisfaisante pour tous. L’hon. membre pour Brome et les membres anglais du Bas-Canada, qui se sont opposés à la réforme demandée, devraient être les premiers à appuyer le projet actuel; je suis donc fâché de voir que mon hon. ami fait preuve d’une grande inconséquence. S’il avait toujours demandé une réforme parlementaire, il pourrait aujourd’hui combattre avec raison l’union proposée. Telle est, à plus forte raison, la position des membres libéraux français du Bas-Canada. Ils étaient les alliés avoués du parti de la réforme dans le Haut-Canada, et savaient parfaitement qu’un gouvernement réformiste ne pourrait se maintenir s’il abandonnait la question de la représentation. Il me semble donc, M. l’ORA TEUR, que le parti libéral français a été singulièrement infidèle à ses alliés du Haut-Canada.

L’Hon. M. Holton—(Ironiquement.) Ecoutez! écoutez!!

Col. Haultain—Je répète, M. l’Orateur que les membres libéraux français du Bas-Canada ont, par leur conduite, amené l’état de choses actuel. Je parle de ce que j’ai observé depuis 1862. Un nouveau parlement fut convoqué. La question de la représentation devenait de plus en plus pressante. Le parti réformiste s’était catégoriquement expliqué à cet égard. Si ses alliés du Bas-Canada eussent été disposés à rester fidèles, ils auraient sans doute évité de soulever des difficultés inutiles. Mais, M. l’Orateur, quelle fut leur conduite? On se rappelle qu’un amendement à l’adresse comportait que le principe de la représentation égale était devenu nécessaire. C’était une inconséquence gratuite et qui avait une haute signification. Mais cette disposition devint plus manifeste lorsqu’à la formation du ministère Macdonald-Sicotte le parti réformiste fut obligé d’acheter l’alliance des libéraux au prix de l’abandon de son principe le plus cher. Or, que penser lorsqu’on entend ces hon. messieurs déclarer qu’on peut accorder ce principe? Si les membres libéraux du Bas-Canada avaient franchement et courageusement abordé cette question, ils seraient encore au pouvoir et s’occuperaient de régler nos difficultés actuelles.

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J’ai fait allusion, M. l’Orateur, à l’opinion de l’Angleterre sur ce projet, et j’affirme que cette opinion est entièrement favorable. Toutefois, comme les opinions les plus diverses ont été exprimées en ce qui concerne les intentions de la mère-patrie à l’égard de ses colonies, et celles de l’Amérique du Nord en particulier, je crois bien faire en m’étentendant un peu plus sur ce sujet, dont j’apprécie toute l’importante. Je ne sais rien de plus propre à décourager les populations de notre pays que l’idée d’abandon de la part de l’Angleterre. Je ne doute pas, M. l’Orateur, que si cette idée existe réellement en Angleterre, et si elle est mise en pratique aujourd’hui ou à une époque peu éloignée, nous n’ayons plus qu’une seule alternative, celle de l’annexion aux Etats-Unis. (Ecoutez!) Je crois donc qu’il est important que nous sachions quels sont les sentiments de la métropole à notre égard. Mon hon. ami pour Brome a longuement détaillé ce point. Il a exprimé, avec la plus grande sincérité, je crois, un vif désir de voir se perpétuer notre union avec l’Angleterre; toutefois, j’ai remarqué avec quel soin il a insisté sur toutes les traces qu’il a pu découvrir dans les discours ou brochures publiés en Angleterre, du désir de voir cesser cette union; j’ai aussi observé que les sentiments qu’il a exprimés ont été fortement applaudis. Ses observations m’ont paru, pour dire le mot, ou ne peut plus étranges. Les conclusions qu’il a tirées des discours de certains nobles lords et membres du parlement impérial, m’ont semblé si opposées aux intentions et aux tendances des auteurs de ces discours, que je ne puis mieux expliquer ce procédé étrange qu’en supposant que mon hon. ami n’était pas en très bonne santé, et que sa sagacité ordinaire l’avait abandonné pour un moment. (Ecoutez!) Il m’a semblé qu’il examinait tous les détails de la question au travers d’une prisme. J’ai assisté avec grand plaisir à la dissection que l’hon. membre a faite du projet, et à l’analyse qu’il a faite au microscope de ses moindres dispositions. L’hon. membre a fait preuve d’une grande finesse d’observation, et d’études vastes et approfondies. Mais je n’ai pu m’empêcher de refléchir qu’il étudiait la question au travers des lentilles ternies d’un microscope intellectuel très-puissant. (Rires) Je ne doute pas que telle ait été l’impression produite sur la chambre en général. Ses talents et son habileté sont reconnus, tous les hon. membres ont, comme moi, assisté avec plaisir à la dissection impitoyable qu’il a faite de ces importantes résolutions. (Ecoutez! et rires.) Mais je dois ajouter que le résultat de cette analyse et le résumé de ses observations m’ont convaincu que les partisans de ce projet se sont placeé sur un terrain inattaquable, et que les les objections qu’on lui trouve sont d’une faiblesse extraordinaire. Mon hon. ami pour Brome a dû naturellement s’étendre à plaisir sur l’article qui a paru dernièrement dans l’Edinburgh Review. Je dois reconnaître que, dans cet article, il y a des passages fort scabreux, que j’ai été, comme sujet anglais, fort désolé de lire dans une publication anglaise. Si je pouvais croire que cet article est un reflet des opinions de l’un ou l’autre des partis en Angleterre, j’admettrais, comme conséquence, que notre union avec la mère- patrie est bien mal assurée, et qu’il est de notre devoir de demander catégoriquement aux hommes d’état et au public anglais quelles sont leurs intentions à notre égard. Mais il est bien établi que cet article ne représente aucunement les vues ni de l’un ni l’autre des grands partis qui divisent le parlement anglais. C’est peut-être l’opinion de quelques individus isolés; il peut représenter les vues de l’école de Manchester, et je ne suis pas surpris que cette catégorie d’hommes politiques exprime de pareils sentiments. Je crois que l’école de Manchester, dont les tendances sont toutes républicaines, nous verrait sans peine unis à la république voisine et affranchis de notre allégeance à la couronne anglaise. Mais l’école de Manchester n’a-t-elle pas ses raisons de vouloir se débarrasser de nous? On l’a dit avec vérité: « Les ennemis ont leur utilité, que n’ont pas toujours les amis; ils nous montrent nos fautes et ils nous disent des vérités. » Nous ne pouvons pas si nous tenons à rester unis à l’Angleterre, nous devons examiner comment nous pourrions bien concilier tous les partis qui s’y combattent. Persuadé que notre indépendance et notre prospérité sont intimement liés à notre union avec la mère-patrie, je voudrais qu’on s’attachât à faire disparaître tous les sujets de plainte qui peuvent exister. Je suis persuadé, en outre, que tout homme public de ce pays doit être pénétré de l’importance de cette question. Et de quoi se plaignent ceux qui traitent si légèrement notre union avec l’Angleterre? Ils se plaignent, et avec une certaine raison, de ce […]

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[…] que nous taxons l’Angleterre pour notre défense sans vouloir rien nous imposer à nous- mêmes. A mesure que nous augmentons en nombre et en richesse, ces publicistes trouvent qu’il est injuste, et ils ont raison, de les taxer si fortement pour la défense d’un pays qui, sous ce rapport, n’a encore presque rien fait par lui-même. (Ecoutez! écoutez!) D’année en année, de décade en décade, à mesure que nos ressources augmentent, nous devrions songer à aider la mère-patrie dans les frais qu’elle fait pour notre défense. Je crois aussi qu’autant que le permet notre position financière, nous devrions adopter le système financier de l’Angleterre; si nous devons continuer à dépendre de ce pays, nous devrions abolir les tarifs élevés qui entravent le libre échange et peuvent devenir une cause de griefs amers et de mécontentement. J’admets pourtant, que, dans le moment actuel, nous ne pouvons nous mettre sur ce pied avec la mère-patrie. Je dis seulement que nous ne devrions pas perdre cela de vue, et que ceux qui désirent voir se perpétuer notre union avec la mère-patrie devraient songer à diminuer graduellement le tarif suivant que notre position le permettra, et faire ainsi disparaître peu à peu toute cause de mécontentement en Angleterre. (Ecoutez!) J’ai fait allusion, M. l’Orateur, à l’article de l’Edinburgh Review, dont bien des passages sont outrageants pour les colonies. Mais il y a d’autres passages qui semblent contredire l’intention générale de cet article. On a fait grand bruit de cet article, on a voulu y voir la preuve qu’en Angleterre on se souciait fort peu de nous; c’est pourquoi je signalerai aux hon. membres le passage suivant, qui est assez significatif:—

« L’Angleterre ne désire nullement briser tout- à-coup les faibles liens qui l’unissent avec ses concitoyens d’outre-mer, ou abréger d’une heure la durée de notre commune allégeance. Au contraire, en fortifiant les liens qui existent encore, elle changera en une noble alliance une sujétion pénible et factice. »

Ce passage est à remarquer parce que, comme je viens de le dire, tout le reste de l’article semble indiquer que l’écrivain désire voir l’union brisée, et, malgré cela, il avance qu’il ne désire pas « abréger d’une heure la durée de notre commune allégeance! » Mais cet article, dont on a fait tant de bruit, qu’on a répandu comme exprimant l’opinion de l’Angleterre, cet article indique un vif désir de voir l’union maintenue!

L’Hon. J.S. Macdonald—Qu’est-il dit dans la conclusion de l’article?

Col. Haultain—Qu’on désire une alliance plus forte.

L’Hon. J.S. Macdonald—Mais je veux dire la conclusion de tout l’article.

Col. Haultain—Je ne prétends point que la fin de l’article ne contredise pas le commencement. Mais l’article exprime bien la position que l’écrivain voudrait nous voir occuper.

L’Hon. J.S. Macdonald—Une position indépendante.

Col. Haultain—Une alliance, pas une position indépendante!

L’Hon. J.S. Macdonald—Je vous demande pardon; dans la dernière partie de l’article, l’écrivain exprime la satisfaction de nous voir bientôt indépendants.

Col. Haultain—Je n’ai pas la Revue sous la main, et il se peut que mon hon. ami ait raison. Mais j’ai indiqué exactement. quel est l’esprit général de l’article. Je ne veux pas dire que les opinions les plus contradictoires n’y soient pas exprimées. Pour en revenir à mon raisonnement, je dis que si nous voulions faire disparaître certains sujets de plainte, l’école de Manchester, même M GOLDWIN Smith et ses amis, verraient avec plaisir le maintien de notre union avec l’Angleterre. Mais mon hon. ami pour Brome ne s’en est pas tenu à la Revue d‘Edimbourg, il a trouvé, au moyen du microscope dont je parlais tout à l’heure, dans les discours de certains lords, l’expression de sentiments analogues à ceux de l’écrivain que je viens de citer. L’hon. monsieur ne veut rien voir en faveur du projet, et semble admettre que l’Angleterre devra, bon gré mal gré, se séparer de nous. Il a reconnu que le projet était bien vu en Angleterre, mais—que lord GRANVILLE l’approuvait, mais—que lord Derby avait parlé en faveur de l’union; mais—enfin, toute la force de son raisonnement réside dans des « si » et des « mais. » On ne saurait satisfaire l’hon. membre, on ne saurait donner satisfaction à l’Angleterre, qui sera d’autant plus contente qu’elle se débarrassera plus tôt de nous. (Rires.) Mais quel est en réalité le ton des discours cités par l’hon. monsieur? Lord HOUGHTON a dit en secondant la motion en faveur de l’adresse, dans la chambre des pairs, le 7 février: « J’espère que les colonies reconnaîtront la valeur de leur union avec l’Angleterre, et que la confédération leur donnera une position plus sûre sans compromettre leur allégeance.

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(Applaudissements.) » Peut-on parler plus clairement, je le demande? L’orateur en secondant l’adresse n’exprime-t-il pas, pour lui-même et pour tout son parti, un vif désir que « notre union avec la couronne anglaise ne soit en aucune manière affaiblie! » Cependant, mon hon. ami pour Brome a découvert, toujours avec sa puissante lentille, qu’il y avait là un doute, un  » si, » un « mais »…… Lord Derby s’est exprimé d’une manière encore plus énergique:

« Si je voyais dans cette confédération un désir de se séparer de nous, certes, je la considérerals comme fort peu désirable; mais je la vois avec satisfaction. Il est peut-être prématuré de discuter des résolutions qui n’ont pas été finalement adoptées; mais je crois voir, dans la confédération projetée, un vif désir de conserver les avantages de l’union avec l’Angleterre, un profond sentiment de loyauté, une préférence marquée pour les institutions monarchiques sur les institutions républicaines, et le ferme désir de voir se perpétuer paisiblement l’union amicale qui existe entre l’Angleterre et ses colonies. »

(Applaudissements)

Je remarque que la chambre des lords a chaleureusement applaudi lorsque lord HOUGHTON et lord Derby ont exprimé cet attachement aux colonies; et, pourtant, dans un moment d’hallucination mentale, (rires), l’hon. membre pour Brome a dit qu’il avait découvert l’indice que l’Angleterre voulait nous abandonner à notre sort, et que cette opinion était celle des deux grands partis représentés dans la chambre par le comte GRANVILLE et par le comte Derby. Or, considérons la position de lord Derby: il exprime son opinion en parlement,—cette opinion, comme celle d’hommes moins importants que lui dans le parlement, est soigneusement notée et sera souvent consultée dans cinq ans, dans dix ans peut- être. Lord Derby, chef du plus grand parti politique de la Grande-Bretagne, du plus nombreux parti en ce moment, exprime dans les termes les plus chaleureux le désir de voir se perpétuer notre union avec la mère- patrie; n’est-ce pas la preuve irréfragable qu’à l’heure du danger l’Angleterre ne nous fera pas défaut si, pour notre part, nous lui restons fidèles? (Applaudissements.) Lord GRANVILLE a dit:

« Il est consolant de voir que, tout en essayant de mettre à exécution leurs propres désirs, les colonies de l’Amérique Britannique du Nord ne demandent qu’à rester unies à l’Angleterre. « 

Or, d’après mon hon. ami pour Brome, lord GRANVILLE aurait dit, au contraire, qu’il regrettait de nous voir animés du désir de perpétuer cette union. Malgré l’énergie des paroles que je viens de citer, mon hon. ami pour Brome veut, à toute force, voir dans le langage des nobles lords le désir d’abandonner les riches provinces de l’Amérique Britannique du Nord. En parlant de lord Derby il a dit que le noble lord « espérait », « avait la confiance » « que telle et telle chose arriverait », et que du fait même que lord Derby exprime l’espoir que nous resterons unis à l’Angleterre il résulte qu’une séparation est inévitable. (Rires.) Qu’adviendrait-il si mon hon. ami appliquait ce procédé dans les relations ordinaires de la vie? Il est à craindre que la civilité n’y trouvât point son compte. Mon hon. ami a dans ce moment un gros rhume; supposez que je le rencontre demain matin et, qu’en lui demandant de des nouvelles, j’exprime « l’espoir » que son mal diminue. S’il interprête mon « espoir » dans le même sens qu’il a voulu comprendre « l’espoir » de lord Derby, il me répondra sans doute que je l’ai cru bien plus malade qu’il n’est réellement, et qu’il n’a eu jusqu’alors aucune intention de faire creuser sa tombe. Car, dans l’état d’esprit où il se trouve et dont témoignent ses observations sur le projet, il interprétera mon espoir dans ce sens: « que je le crois aux portes du tombeau. » (Ecoutez! et rires.) Et pour mieux faire voir combien l’hon. membre est incapable de traiter cette, grande question avec impartialité, je ferai remarquer à la chambre que lord Derby, en exprimant un « espoir », ne faisait pas allusion à l’opinion publique en Angleterre mais à l’opinion dans les colonies. Il a dit qu’il espérait nous voir maintenir l’union avec la mère-patrie. Mais, en parlant de l’opinion publique en Angleterre, il n’a pas dit « j’espère », mais: « Je suis sûr que l’appui de l’Angleterre ne leur manquera jamais au besoin. » (Ecoutez!) Les observations de lord Derby nous avaient été communiquées précédemment, mais je ne regrette pas de m’être étendu sur ce point, car il est de la plus haute importance que nous sachions précisément quelle est l’opinion de l’Angleterre à notre égard. (Ecoutez!) On nous a également cité les paroles prononcées par Sa Majesté, dans le discours du trône lorsque la Colombie devint une province anglaise. Je vais relire cette phrase:

« Sa Majesté espère que cette nouvelle colonie sur le Pacifique ne fera que hâter le jour où les possessions de Sa Majesté dans l’Amérique du Nord […]

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[…] seront peuplées de l’Atlantique au Pacifique, par une nation active et loyalement soumise à la couronne anglaise. »

Ces déclarations venant de si haut lieu, sont généralement pleines de réticences, mais dans ce cas, elles ont une force et une précision remarquables. Mais s’il existait aucun doute sur les sentiments des hommes les plus distingués de l’empire, ne devrait-il pas s’évanouir quand on se rappelle la visite de Son Altesse Royale le PRINCE DE GALLES en Canada? Etait-ce une feinte, une vaine démonstration pour nous faire croire que le gouvernement de Sa Majesté et l’Angleterre même désiraient conserver l’allégeance des populations de l’Ouest? Je ne l’ai jamais cru un seul instant. Je me rappelle les paroles mêmes du PRINCE DE GALLES qui m’avaient beaucoup frappé à l’époque. C’était dans son discours au régiment canadien, vers 1858 ou au commencement de 1859. Des drapeaux furent présentés à ce régiment par Son Altesse Royale. C’était la première fois qu’il paraissait en public depuis qu’il avait obtenu une commission dans l’armée anglaise. Je citerai les paroles prononcées par Son Altesse Royale en cette circonstance,—paroles qui me remplirent de joie parce que j’avais passé plusieurs années de ma vie, avant cette époque. comme officier anglais dans ces provinces. En présentant au régiment son drapeau, Son Altesse Royale dit:—

« La cérémonie actuelle comporte une signification et une solennité toutes particulières, parce qu’en vous remettant pour la première fois ce signe de la fidélité et de la valeur militaire, je ne consacre pas seulement votre enrôlement dans les rangs de l’armée anglaise, mais je célèbre un fait qui proclame et raffermit l’unité des diverses parties de ce vaste empire sous le sceptre de notre souveraineté à tous. »

A ce propos, je rappellerai une ou deux des réponses faites par Son Altesse Royale aux différentes adresses qui lui furent présentées dans sa visite parmi nous. L’une de celles qui me plaît le plus et qui doit le plus plaire à tout homme qui veut conserver l’union avec la métropole, est celle que Son Altesse Royale fit en réponse à l’adresse du conseil législatif, et dans laquelle se trouve le passage suivant:

« Je m’unis le plus cordialement du monde à votre désir de voir les liens qui unissent ensemble la Reine et le peuple canadien se raffermir et durer. »

(Ecoutez! écoutez!)

Mais, il serait superflu de citer davantage les réponses de Son Altesse Royale, car l’aspect général de sa visite en ce pays, les paroles prononcées par les chefs des deux grands partis de l’Angleterre, les voeux bien connus de notre Reine et de son Héritier présomptif, tout indique, en autant qu’on peut l’inférer des paroles et des actes, que le peuple anglais n’a qu’une voix pour désirer la continuation de l’union de ces provinces avec les trois royaumes. Il ne dépend donc que de nous que cette union se prolonge en non. (Ecoutez! écoutez!) Et je ne doute pas que ce ne soit ce désir unanime qui ait fait envisager au peuple anglais avec tant de faveur notre mouvement fédéral. Il comprend que l’union de ces provinces aura pour effet de consolider notre pouvoir et notre force et de développer nos ressources, car il envisage la chose à un point de vue beaucoup plus élevé que ceux de nos mesquines jalousies et de nos querelles de parti. Je ne vois pas de nécessité absolue d’ici à longtemps, et pendant que nous grandissons, pour laquelle nous devions nous séparer; mais il est plutôt de notre devoir, à mesure que nous augmentons en richesse et en population, d’alléger peu à peu la métropole, en temps de paix, du fardeau qu’elle s’impose actuellement pour nous défendre. (Ecoutez!) Un autre motif de nous faire désirer l’union des provinces anglaises afin de développer notre nationalité, de nous faire mieux connaître et d’ouvrir de nouvelles voies au commerce, consiste dans les sentiments hostiles qu’ont manifestés les Etats-Unis envers ce pays durant les derniers mois. Quelle conduite a, en effet, tenue la république voisine envers le Canada depuis quelque temps? Elle a d’abord mis en force le système de passeports, qui est un reste de despotisme que l’on a vu abolir même par les gouvernements absolus;—puis, ensuite, elle s’est mise à embarrasser et à empêcher les relations commerciales entre les deux pays;— elle a donné avis de l’expiration de la convention touchant l’armement des lacs;—elle a, encore, je crois, donné avis de l’abrogation du traité de réciprocité;—un comité des voies et moyens du congrès a rappelé un projet de loi pour remettre en ordre les défenses des frontières, en recommandant d’affecter à ce sujet un crédit de plus d’un million de piastres;—nous avons vu, enfin, les autorités américaines donner avis, ou se proposer de donner avis, de l’abrogation du traité d’extradition, et projeter la construction d’un canal à navires aux chutes de Niagara pour les canonnières et vaisseaux de guerre:— […]

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[…] voilà la conduite que les Etats-Unis ont adoptée à l’égard du Canada! (Ecoutez! écoutez!) Ne devons-nous pas réfléchir et nous demander ce qui va venir ensuite? Chacun de nous doit songer dans quelle situation nous nous trouverions si l’abolition du système actuel de transit venait tout à coup mettre les Etats-Unis entre l’océan et nous,—et quelle position humiliante nous est faite aujourd’hui par le fait que notre existence nationale dépend presqu’en entier d’une puissance étrangère et hostile! (Ecoutez! écoutez!) Ce n’est pas du bon vouloir que le peuple américain nous a témoigné depuis quelque temps, et la façon dont-il s’y est pris pour nous le faire sentir n’est peut-être qu’un avant- coureur de ce qui doit venir ensuite. Cependant, qu’il ait recours aux mesures extrêmes ou non, est-ce que notre situation actuelle nous offre aucune garantie d’indépendance, ou de continuation de relations avec l’Angleterre. Est-ce que la condition de ce continent et les avertissements éclairés des hommes d’état anglais ne nous disent pas de nous tenir prêts à tout évènement, à moins toutefois que nous ne voulions faire partie, et une infime partie de la grande république? Je comprends jusqu’à quel point ceux qui nourrissent des tendances annexionistes et républicaines doivent se réjouir de notre situation actuelle, et combien ceux qui veulent voir tout ce continent converti en une immense république doivent espérer des difficultés qui pourraient s’élever entre l’Angleterre et ses colonies d’Amérique: mais pour ceux qui pensent différemment, n’est-il pas évident que nous devons adopter quelques mesures, que nous devons travailler à former une nationalité indépendante, mais non ennemie des Etats Unis, afin de résister aux influences si nombreuses qui nous poussent dans leurs bras? Nous ne pouvons nous faire illusion sur les conséquences de leurs démarches actuelles, car à moins d’en adopter de contraires, à moins de nous trouver un autre débouché vers l’océan, à moins de créer d’autres débouchés à notre commerce et à nos affaires, ils savent que nous devons inévitablement tomber sous leur dépendance. C’est là une autre raison pour laquelle je désire, et immédiatement, l’union des provinces anglaises; je voudrais que nous puissions de suite ne former qu’un seul peuple, renverser les barrières qui nous séparent les uns des autres, et nous convaincre de plus en plus que nos intérêts sont communs avec les colonies du golfe et que nous dépendons les uns des autres, ce qui ne pourra jamais s’accomplir tant que nous serons isolés entre nous, comme nous le sommes aujourd’hui. C’est pourquoi je reste tellement étonné de voir que, du moment où l’on veut concourir à la formation sur ce continent d’une nationalité indépendante des Etats-Unis, on puisse néanmoins faire de l’opposition sans aucun prétexte au projet qui est actuellement devant les chambres. (Ecoutez! écoutez!) Quant au point de vue financier et commercial, on a tellement discuté cette partie de la question que je crois tout-à-fait inutile d’y rien ajouter. Je sais bien que je ne réussirais pas à traiter le sujet aussi habilement que ceux qui m’ont précédé. Mais il est naturel que chaque orateur insiste plus longuement sur le point qui l’a frappé davantage. Je suis persuadé que sous tous les rapports, en vue de nos relations peu rassurantes avec les Etats-Unis, dont nous dépendons actuellement, en vue de notre union avec les provinces anglaises, en vue de notre union avec la métropole, nous manquerions à nos devoirs les plus sacrés si nous différions davantage de chercher à ouvrir de nouveaux débouchés à notre commerce et à notre industrie. Tout le monde sait qu’aujourd’hui nos produits ont à passer par les mains des marchands de New-York avant d’atteindre les provinces maritimes; ces marchands jouissent ainsi de tous les bénéfices de ce transit qui, vu le désavantage de notre position, est très considérable et est en particulier susceptible d’un accroissement énorme. Il n’y a qu’à jeter un coup-d’œil sur la position et sur ce qui caractérise chacune de ces provinces, pour juger combien les unes suppléent précisément à ce qui manque aux autres. Il suffira de remarquer à ce propos que, tandis que nous sommes un peuple d’agriculteurs et d’industriels, la population de ces provinces est surtout et demeurera maritime, et manquant, par conséquent, de tout ce que nous serons en état de lui fournir. Je sais fort bien qu’on a prétendu pouvoir ouvrir ces nouveaux débouchés sans union: —mais tout nous presse de devenir un peuple uni, tout nous presse d’identifier nos intérêts et tout nous rend dépendants les uns des autres et comment accomplir ce résultat sinon par une union politique qui soumettra toutes les colonies à une même législation et à un même gouvernement? J’irai même plus loin, et ce ne sera peut-être pas trop me hasarder que d’assurer que dix années d’union politique […]

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[…] feront plus pour avancer nos intérêts commerciaux que trente années sans union, (Ecoutez! écoutez!) A ce sujet, se rattache naturellement celui du chemin de fer intercolonial. Or, il me semble, M. L’Orateur, que quoique cette entreprise ait été mêlée à cette question, quoique le coût de ce chemin ait été présenté par les adversaires du projet comme fesant partie de celui-ci, et de celui-ci seulement, le chemin de fer intercolonial restera toujours une nécessité de notre position, qu’il y ait confédération ou non et quelques soient les événements. Cette question du coût de ce chemin est donc un hors- d’œuvre et ne peut par conséquent être prise en considération ni pour ni contre le projet. Qu’on ne croie pas cependant que je regarde ce chemin de fer comme une entreprise profitable au point de vue commercial, ni même comme un ouvrage militaire d’une grande valeur. (Cris de la gauche: écoutez! écoutez!) Sans doute qu’en temps de guerre ce chemin nous serait d’une grande importance pour nous mettre, à toute époque de l’année, en communication avec la mer. Avant que les hostilités n’éclatent, comme, par exemple, lors de l’affaire du Trent, nous en aurions besoin afin d’échapper à la dépendance des Etats-Unis pour transporter promptement, dans les provinces, des troupes et des munitions de guerre; mais, une fois la guerre déclarée l’histoire de nos voisins nous a démontré que les chemins de fer peuvent se détruire facilement et devenir tout-à-fait inutiles, à moins d’avoir les moyens de les défendre. Ce n’est donc que comme engin social et politique qu’il me paraît absolument nécessaire dans le cas où nous devrons effectuer l’union; et quand même cette union n’aurait pas lieu aujourd’hui et dans dix ans seulement, je maintiens encore que nous devons sur le champ nous mettre à le construire. L’union est encore désirable parce qu’elle ajoutera grandement à nos moyens de défense. Il est bien vrai qu’elle ne nous donnera aucun accroissement de forces en fait de territoire ou même en fait de soldats: mais il n’est pas nécessaire d’être militaire pour savoir qu’il n’est pas une administration qui ait autant besoin d’une seule tête que l’organisation d’une armée et la direction des opérations militaires. Quelle serait, je vous le demande, notre position dans le cas où la guerre viendrait à éclater? Tels que nous sommes aujourd’hui, nous constituons cinq provinces distinctes, soumises chacune à un gouvernement séparé; ces diverses populations se connaissent peu entr’elles et ont, par conséquent, peu d’intérêts communs: or, qu’il arrive, en cas de guerre, qu’on ait besoin de l’action combinée de deux de ces provinces ou plus, tout le succès dépendra de la coopération immédiate des corps qui seront appelés à marcher. Eh bien! est-ce que ce genre d’opération ne sera pas des plus difficiles par suite de la nécessité où l’on sera d’avoir à prendre l’avis d’autant de gouvernements séparés, jaloux les uns des autres et intéressés uniquement à leur salut en particulier? (Ecoutez! écoutez!) Un tel état de choses demande donc d’être changé quand même il n’y aurait pas d’autres raisons de le faire. Si nous voulons rester indépendants des Etats-Unis, mettons en commun, le mieux qu’il nous sera possible, tous nos moyens de défense. Il nous faut entrer en connaissance les uns avec les autres et faire tout en notre pouvoir pour créer un sentiment d’unité et d’action, non seulement dans une province, mais dans toute l’Amérique Britannique du Nord. Les Canadiens devraient cesser de croire qu’ils ont seuls intérêt à défendre le Canada, de même que les habitants de la Nouvelle-Ecosse devraient apprendre à voir plus loin que les frontières de leur province. Si nous voulons organiser une résistance combinée, il nous faut de toute nécessité avoir des intérêts communs dans tout le pays. Comment arriver à ce résultat d’une façon certaine sans union? Mettons ce projet à exécution et nous verrons bien par la suite que nous serons intéressés au salut de la moindre fraction de la confédération. Une fois unis, nous trouverons la population des provinces maritimes admirablement propre à la défense des lacs,—cette clé du Haut-Canada,—et nous aurons la Nouvelle-Ecosse pour nous secourir comme nous pourrons la secourir nous aussi. (Ecoutez! écoutez) Je ne saurais trop essayer de faire pénétrer dans l’esprit de mes hon. auditeurs la conviction dont je suis animé sur l’importance de la consommation immédiate de cette union. Nos propres intérêts et ceux de l’empire demandent que nous puissions résister à la puissance si pleine d’énergie et de vitalité qui se trouve au sud de ce pays; en face d’un tel devoir, nous devons faire taire nos querelles de localité et nous mettre sous la conduite d’hommes qui puissent nous guider lorsque l’époque de crise se présentera. Personne plus que moi ne désire la continuation de la paix, mais nous devons, pour le moment où elle devra […]

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[…] cesser, apprendre à obéir aux ordres de nos chefs avec zèle et promptitude, et nous tenir prêts à voler au secours d’aucun point menacé de l’Amérique Britannique du Nord. Or, jamais nous ne pourrons espérer un tel état de choses tant que la Nouvelle-Ecosse voudra se constituer en nationalité distincte, tant que le Nouveau-Brunswick, Terre- neuve et l’Ile du Prince-Edouard demeureront isolés les uns des autres, et tant que le Bas et le Haut-Canada différeront autant de sentiments et d’opinion de toutes les autres provinces. Car, en effet, c’est en restant ainsi divisés que nos forces s’éparpillent et que nous nous affaiblissons. Il n’y a pas de raison de nécessité aussi force en faveur d’une union des provinces que la question de notre sûreté nationale. Le Canada n’est pas aussi difficile à défendre qu’on pourrait le croire, à en juger d’après l’immense développement de ses frontières; il nous suffira de pouvoir garder quelques points saillants pour n’avoir rien à craindre; car, si notre frontière est immense, celle des Etats-Unis ne l’est pas moins, et si nous avons plusieurs villes sur la frontière elles ne sauraient être comparées en importance et en richesses à celles des Etats-Unis; c’est pourquoi, notre situation n’est donc pas, après tout, si désavantageuse à cet égard. Il y a certains points qui sont la clé et comme la porte du Canada; en les fortifiant, nous pouvons nous flatter de nous défendre contre n’importe quelle armée, et il est de la plus haute importance de faire comprendre au peuple canadien la nécessité de fortifier ces quelques postes. Si nous sommes pour rester indépendants, si nous désirons réellement former une nationalité à part celle des Etats-Unis, nous devons prendre toutes ces choses en considération et regarder la situation en face, afin de la comprendre et de nous convaincre de la nécessité de nous entendre avec le gouvernement de la métropole sur la proportion des frais que nous devons assumer. Si nous voulons sincèrement conserver notre indépendance, nous ne reculerons devant aucun impôt, devant aucun sacrifice pour le faire. Le seul fait de l’existence de doutes dans l’esprit de plusieurs quant au consentement des Canadiens à se laisser taxer pour cet objet est, suivant moi, l’un des motifs les plus concluants que nous n’avons pas une minute à perdre dans l’accomplissement de l’union des provinces de l’Amérique Britannique du Nord. Pour moi, il n’est rien de plus évident que tant que le Canada sera isolé du reste des colonies, il ne saura éprouver le sentiment de la nationalité, car le Canada ne peut exister seul. Nous avons besoin de comprendre qu’il est une nationalité sur ce continent dont nous fesons partie, et je ne connais rien de plus propre à étendre le cercle de nos idées et de nos vues que le projet actuel qui embrasse, dans son action, toute l’Amérique Anglaise. Nous nous apercevrons qu’un pays tel que celui que formera la confédération vaudra la peine d’être défendu. Toutes les nations du monde consentent à se laisser taxer pour leur défense, et il ne manque pas de pays plus faibles que nous en population, en revenus et en commerce, qui conservent sur pied des armées qui, à tout prendre sont considérables. Eh! quoi, lorsque nous parlons de défenses, lorsque nous disons qu’il faudra se taxer pour construire ces ouvrages militaires et mettre la milice sur un bon pied, nous entendons murmurer autour de nous des gens qui se demandent si le Canada consentira à faire sa part! Ces hésitations me prouvent que quelques uns d’entre nous manquent de la fibre nationale et qu’il faut à tout prix l’éveiller ou la faire naître en eux, car le peuple qui en est doué n’hésite pas à faire aucun sacrifice pour conserver son indépendance. Combien de pays qui ont témoigné leur amour pour leur nationalité et leur drapeau en sacrifiant pour ainsi dire jusqu’à leurs dernières ressources? — » Mais, dit on, laissez l’occasion se présenter et vous verrez le Canada dépenser jusqu’à la dernière goutte de son sang pour purger le sol de ses envahisseurs. » —Voilà sans doute, un beau sentiment, mais je ne puis pas croire que si ceux qui en font parade désiraient le voir mettre à l’épreuve, ils ne s’empresseraient pas d’insister sur la nécessité de faire les dépenses nécessaires pour parer aux éventualités. Ce serait pour eux le moyen de faire quelque chose de pratique et de ne pas s’exposer à passer pour de purs idéalistes. (Ecoutez!) La question en effet, est une des plus pratiques qui puissent se présenter, et on doit mépriser comme inutile et de mauvais aloi le sentiment qui n’aboutit pas aux faits. Restons donc convaincus de ceci, savoir: que si aujourd’hui nous hésitons à voter les fonds nécessaires pour mettre le pays sur un pl de défense, nous aurons la même répugnance à répandre notre sang lorsque l’occasion l’exigera. (Ecoutez! écoutez!) Nous devrions considérer qu’il ne suffit pas de notre sang […]

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[…] pour nous défendre, et si nous ne nous préparons pas pour les éventualités, à quoi nous servira-t-il d’aller exposer notre vie? En vérité, quoi de moins raisonnable et de moins sensé que de dire que nous allons tout laisser incomplet, et l’éducation militaires de nos soldats et la fortification des principaux points de défense, jusqu’à ce que notre salut dépende précisément de nos troupes et de nos points fortifiés? N’est-ce pas là le raisonnement de celui qui dit:— « Oh! j’apprendrai à nager quand je serai à la veille de me noyer? »—Est-ce que l’homme sensé qui se saura exposé au danger de se noyer n’apprendrait pas à nager avant de risquer sa vie? Or, nous fesons le même raisonnement que le premier de ces individus lorsque nous prétendons que nous saurons bien donner notre vie pour la défense de notre pays, et que nous négligeons de prendre d’abord toutes les précautions qu’il faut prendre en pareil cas. Je n’aime ni n’ai confiance dans l’expression d’un tel sentiment et je lui préfère le raisonnement des hommes pratiques sur une question de cette importance. J’ai lu avec attention le rapport du Colonel JERVOIS, envoyé ici en mission spéciale, et je crois que tous mes hon. auditeurs l’ont également parcouru: or, cet officier après avoir indiqué certains points à fortifier, conclut en disant:  » Il est tout-à- inutile de conserver des troupes anglaises en Canada tant que ces ouvrages ne seront pas construits. »

M. Perrault—Ecoutez! écoutez!

Col. Haultain—L’hon. monsieur crie « écoutez! écoutez! » Je ne saurais dire ce qui se passe dans son esprit, mais j’ai observé et l’ hon. député verra si cette observation s’applique à lui ou non—j’ai observé que lorsque mon hon. ami de North Ontario fesait connaître les frais qu’entraînera l’armement du Canada, il y eut un cri d' »écoutez! écoutez! » qui signifiait avec quel enthousiasme on concourait dans les vues exprimées par l’hon. député. Mais, M. l’Orateur, quand mon hon. ami, avec son éloquence persuasive, déclara que, lorsque l’occasion l’exigerait, il serait prêt à répandre la dernière goutte de son sang pour la défense de son pays, nous n’avons plus entendu les mots d’approbation « écoutez! écoutez! » auxquels j’ai fait allusion. (On rit.) Si j’ai bien compris mon hon. ami, il ne veut pas que l’on encourre de dépenses pour des travaux de fortification; mais, M. l’Orateur, il a parlé en vrai Breton, et je suis sûr qu’il était sincère et que ce n’est pas un sentiment de convention qu’il a exprimé lorsqu’il s’est dit prêt à verser son sang jusqu’à la dernière goutte pour la défense du pays. Je suis convaincu qu’il est capable de ce dévouement, mais je lui demanderai s’il serait plus raisonnable de verser son sang que de dépenser quelques louis? Qui peut dire à combien de mille personnes, que dis-je, de cent mille, une judicieuse dépense de quelques cent mille louis épagnerait la mort? Je tiens à ce que mon hon. ami sache que je suis profondément convaincu que ce serait sous tous rapports une économie—une économie d’argent et de vie humaine—que de dépenser aujourd’hui quelques sommes pour mettre le pays en état de se défendre. Je pense que, depuis quelques années, l’opinion sur ce sujet a bien changé, car l’on commence à s’en occuper sérieusement. Nous sommes un peuple nombreux et riche, et il est de notre devoir de faire plus qu’on a fait jusqu’ici pour nos défenses. Je désire attirer maintenant l’attention sur des travaux qui, par leur importance, sont d’une valeur incalculable. Je veux parler du canal de l’Outaouais. Il me fait peine que l’état de nos finances ne nous permette pas de songer à présent à sa construction, et si j’en parle c’est pour qu’on ne l’oublie pas; c’est pour que les représentants et nos hommes d’état ne l’oublient pas non plus. Pour rendre sûre la défense du pays,—de sa section ouest surtout,—et conserver son indépendance, il faut que le canal de l’Outaouais soit construit, car il nous vaudra autant que 50,000 hommes de troupe. Avec ce canal et l’aide de la mère- patrie, laquelle, nous en avons la certitude, ne nous fera jamais défaut dans le besoin, nous serons capables de tenir tête à l’ennemi sur les lacs et de le menacer sur plusieurs points importants, tout en garantissant le pays d’une invasion. A l’heure qu’il est, nous sommes dans une triste condition quant à nos voies de navigation artificielle considérées au point de vue de la défense. Sous ce rapport, nos canaux du St. Laurent sont presque tout à fait inutiles. Je suis content de voir que le gouvernement américain a donné avis de son intention de rompre la convention à l’effet de ne pas tenir sur les lacs de navires armés en guerre. J’en suis d’autant plus satisfait que cette convention était réellement nuisible à nos intérêts, et je n’ai aucun doute qu’avant la fin de l’année nous aurons des canonnières sur nos lacs. S’il en eût été autrement, il est probable que […]

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[…] nous aurions pu être maintes fois à la merci des Etats-Unis. Il est indubitable que, s’ils se décidaient à entrer en guerre avec nous avant l’ouverture de la navigation, nous ne pourrions faire passer de canonnières anglaises par les canaux du St. Laurent, qui sont d’un accès si facile pour l’ennemi, et que, sans trop de difficulté, il pourrait rendre inutiles comme voies navigables. Quant au canal Rideau, comment pourrions-nous y faire passer des canonnières, bien qu’il est une certaine classe de ces vaisseaux qui pourrait peut-être y passer?

M. H. Mackenzie exprime un doute sur ce dernier point.

Col. Haultain—Oui; je crois que les écluses de ce canal ont une longueur de 130 pieds, et permettraient à une certaine classe de canonnières d’y passer; mais, comme l’a fait remarquer mon hon. ami, le canal Rideau serait tout de même inutile, attendu que la seule voie pour s’y rendre est celle du canal de Grenville, dont les écluses n’ont que 70 pieds de long. Ainsi, nous serions donc entièrement à la merci des Etats-Unis, car, à moins d’être maîtres du lac Ontario, la province supérieure tomberait inévitablement entre les mains de l’ennemi. Eh bien! M. l’Orateur, il me semble que tous nos intérêts—au point de vue de la politique, du commerce et des défenses,—et les circonstances où nous nous trouvons, parlent en faveur d’une union des provinces anglaises. Les motifs et les intérêts qui l’exigent sont si grands que je suis surpris de voir que, tout en désirant que ces provinces restent indépendantes des Etats-Unis, il se trouve des députés qui hésitent à adopter ce projet, non pas parce que je le trouve parfait, mais parce qu’il est le seul qui nous soit offert. (Ecoutez! écoutez!) Je passe maintenant à quelques observations sur le caractère de l’opposition, que je trouve en quelque sorte remarquable, mais qui est certainement hétérogène. La grande différence qui existe entre elle et le gouvernement me semble être celle-ci: ce dernier est désireux de consolider, d’édifier, tandis que le seul but de l’opposition, le seul but qui maintient intacts ses rangs, me paraît être celui de détruire, d’affaiblir et de diviser. (Ecoutez! écoutez!) Plusieurs des observations que ses divers membres ont fait entendre auraient pu être faites aussi bien contre elle-même que contre le gouvernement. Pour me servir d’une phrase usitée chez le militaire, je dirai que ses membres ont lutté entre eux; mais, comme ce n’est qu’une guerre de mots et d’arguments qu’ils se sont faite, ils peuvent encore se combattre, bien que, logiquement parlant, ils soient hors de combat. L’un dit qu’un changement est devenu nécessaire; un autre pense le contraire et désire que nous restions comme nous sommes. Un troisième est contre la confédération parce qu’il croit que, jusqu’ici, le principe fédéral n’ a produit que l’impuissance, tandis qu’un quatrième ente sur ce principe ses espérances pour le gouvernement futur de l’univers. Un autre ne veut entendre parler que d’une union législative, et cela quand il sait, je pense, que beaucoup d’entre ceux qui agissent dans le même sens que lui seraient prêts à nous menacer d’une rébellion si seulement on essayait d’établir une union législative. La plus grande des variétés d’opinion existe dans cette opposition, et, ainsi que je l’ai déjà dit, elle offre le spectacle d’une réunion des plus hétérogènes, dont le seul but est la destruction.

M. T.C. Wallbridge—Sous ce rapport, quel est le spectacle offert par le gouvernement?

Col. Haultain—Les membres du gouvernement ont un but commun. Ils se sont réunis non pour lutter l’un contre l’autre en faveur d’opinions et de principes différents, mais pour s’entendre, comme des hommes raisonnables, dans l’accomplissement d’un grand but qui leur est commun, et ils ont délibéré sur ce qui rencontrerait le mieux les vues de chacun, c’est-à-dire en se faisant de mutuelles concessions. En cela, ils se sont conformés à la loi qui lie la société, et sans laquelle la société ne peut exister. Ils se sont unis dans cet esprit afin d’augmenter les forces de ces provinces et la puissance de l’empire auquel elles appartiennent; mais je ne vois rien d’analogue chez l’opposition. Je n’entends pas dire qu’elle s’est formée pour préparer et proposer au pays quelque projet préférable à celui qui est actuellement soumis à notre adoption, et de ce silence je me plains amèrement. Je maintiens que l’importance de cette question devrait l’obliger à ne pas se prévaloir de ce qu’on appelle ordinairement la latitude de l’opposition parlementaire Les circonstances où se trouve le pays sont trop graves pour que nous nous faisions un jouet d’une pareille question. Si nous présentons à la chambre une mesure qui peut obvier aux difficultés de notre position, je dis que les hon. messieurs qui s’opposent au projet ne remplissent pas leur devoir envers le pays, et qu’ils n’ont pas […]

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[…] apprécié ces difficultés comme ils auraient dû le faire, si, de leur côté, ils n’offrent rien pour y remédier. Je ne puis, en réalité, faire autrement que de désapprouver leur conduite. (Ecoutez!) Je vais parler maintenant, M. l’Orateur, d’une opposition qui est faite à ce projet, et qui a été fortement exprimée par une certaine partie de la minorité protestante du Bas-Canada. Dans mes relations personnelles avec plusieurs personnes appartenant à cette partie de la société, j’ai pu savoir qu’elles éprouvaient une forte aversion pour ce projet, parce que par lui elles vont se trouver à la merci des Franco- Canadiens. A cet égard, et bien que les circonstances exigent que nous nous parlions franchement et ouvertement, je veux assurer mes hon. amis du Bas-Canada que ce n’est et que ce ne sera que sous l’impression d’un sentiment d’amitié pour eux que je parlerai. Je suis contraint de dire ici qu’il n’est aucune partie du projet sur laquelle j’éprouve autant de doute que celle qui concerne l’enseignement et les intérêts politiques des protestants du Bas-Canada. On a dit que les Franco-Canadiens avaient toujours fait preuve de tolérance et de générosité envers leurs concitoyens protestants. J’ai entendu dire que toujours ils avaient montré le même esprit de justice en favorisant du mieux qu’ils le pouvaient les écoles de la minorité protestante; mais, d’un autre côté, des personnes qui ont porté beaucoup d’attention à ce sujet, ont aussi dit qu’autrefois, bien que l’hostilité ne fut pas flagrante, l’éducation de la minorité protestante avait éprouvé en sous-main de très sérieux obstacles. Cela m’a été dit par des hommes qui ont pris un intérêt particulier dans cette affaire, et qui, j’en suis convaincu, n’eussent pas fait cette assertion s’ils ne l’avaient cru fondée. Pour ma part, je pense que la minorité protestante a raison d’entretenir cette crainte, et voici pourquoi: la majorité du Bas-Canada, nous le savons, est catholique romaine, et reçoit ses inspirations du chef de l’église romaine; elle est guidée par des principes qui sont posés et promulgués publiquement de temps à autre par le chef de cette église romaine. Ses choses étant ainsi, je ne crois donc pas que mes concitoyens de cette religion, auxquels je veux parler franchement, mais avec courtoisie, aient lieu de s’étonner de ces soupçons et craintes de leurs frères protestants. Ils ne doivent pas s’en étonner, parce que, naturellement, ils savent quels sont les principes de la hiérarchie catholique romaine.

L’Hon. M. Alleyn—Que sont-ils?

Col. Haultain—Ils ne sont pas tolérants. (Murmures de désapprobation dans plusieurs parties de la chambre.)

L’Hon. M. Alleyn—Les presbytériens sont-ils plus tolérants? L’hon. monsieur a avancé que les principes de la hiérarchie catholique romaine n’étaient pas tolérants, voudrait-il nous dire s’il entend par là qu’ils ne le sont pas pour la liberté civile ou seulement pour la liberté religieuse? Nous tenons à savoir au juste ce que l’hon. monsieur veut dire.

Col. Haultain—Etre bien compris, c’est précisément ce que je désire. La liberté civile et religieuse sont tellement liées l’une à l’autre que nous ne pouvons pas les séparer.

L’Hon. M. Alleyn—Vous croyez donc ses principes intolérants pour les deux?

M. Robitaille—Ces questions-là ne sont pas de mise ici.

Col. Haultain—Je crois qu’il suffit de consulter la dernière lettre encyclique de Rome pour trouver une réponse plausible à la question que vient de me faire l’hon. député de Québec. Je vois dans cette lettre, qui porte ce cachet de gravité et d’autorité qui est particulier à tout message du chef de l’église catholique romaine, je vois, dis-je, entre autres choses, que l’on condamne comme une erreur ce qui suit: « ceux qui émigrent dans les pays catholiques devraient jouir de la liberté des cultes. » (Ecoutez! écoutez!) Personne plus que moi n’est disposé à éloigner de cette enceinte toute discussion ou animosité religieuse; mais quand nous avons à délibérer sur un projet de la plus grande importance, dans lequel se trouvent en jeu les divers intérêts de la société, je crois qu’alors il est permis à tout homme de dire franchement sa pensée. (Ecoutez! écoutez!) J’ai dit que la minorité protestante du Bas-Canada ne cesserait de craindre que du moment où complète justice lui serait faite, et cela parce qu’elle connaît l’immense pouvoir que la hiérarchie papiste exerce en Bas-Canada. Elle sait jusqu’à quel point toute chose se fait selon les vues de cette puissance, qui reçoit ses inspirations de Rome, et, depuis les cinq dernières semaines, nous avons pu voir quel était le caractère de cette inspiration. (Nouveaux murmures désapprobateurs.) Lorsque vient du pape, du chef de l’église catholique romaine, une lettre revêtue de toute l’autorité que les Franco-Canadiens reconnaissent à ce pontife, et lorsque nous voyons déclarer ici […]

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[…] que c’est une erreur de dire que dans quelques pays réputés catholiques les immigrants devraient jouir de la liberté de leur culte…. (écoutez! écoutez!)—je vois que les cris de « écoutez! écoutez! » que font entendre quelques-uns de mes hon. amis sont articulés sur le ton de la raillerie, mais je leur demande de refléchir honnêtement sur l’opinion que j’émets. Supposons qu’il soit possible aux protestants du Canada de parler de la même manière que l’a fait le chef de l’église romaine, et qu’il leur soit donné d’ériger en principe que nous ne devons pas accorder la liberté de culte à ceux qui diffèrent avec nous de croyance religieuse, ne pensez-vous pas que les catholiques du Haut-Canada auraient raison d’être alarmés? Or, mes hon. amis, je vous demande de me faire la justice de juger ce que je dis à son bon point de vue et non de croire que je veuille attaquer votre religion. Je vous demande de me faire cette justice, surtout dans un cas comme celui-ci, où les protestants du Bas-Canada sont à la veille, si non d’être livrés au pouvoir de la hiérarchie catholique romaine, au moins d’être assujétis à son influence, ce qui, je crois, reviendrait au même. Je vous demande de vous figurer ce qu’ils ont pu penser lorsqu’ils ont lu le passage de la lettre encyclique que j’ai citée.

L’Hon. Proc.-Gén. Cartier—Je demande à l’hon. monsieur de me permettre de dire un mot. La minorité protestante du Bas-Canada a toujours vécu d’accord, non seulement avec les catholiques, mais même avec le clergé catholique de cette section, et, au nom des protestants du Bas-Canada,—de la majorité d’entre eux au moins,—je puis de même dire qu’ils sont assez bien convaincus de la libéralité de notre clergé et des catholiques en général pour n’avoir aucune des craintes que l’hon. monsieur manifeste en ce moment. (Ecoutez!)

Col. Haultain—Tant mieux; mais il ne s’ensuit pas moins que, dans une affaire comme celle-ci, ce qui émane de mon hon. ami le proc-gén. Est est de peu de poids comparativement à ce qui émane du chef de l’église catholique romaine. Remarquez que je n’accuse pas mes compatriotes Franco- Canadiens d’intolérance. Je dis seulement que les protestants du Bas-Canada ont raison d’avoir des craintes, sachant dans quelle position ils vont se trouver vis-à-vis de la hiérarchie catholique, et que ce trait d’intolérance que je viens de citer émane de celui qui inspire cette hiérarchie. Pourquoi faire mention de cela? Serait-ce pour susciter quelque difficulté à l’égard du projet? Tout au contraire. Je parle en temps opportun et dans le seul but de faire donner à mes co-religionnaires du Bas-Canada des garanties qui leur assureront cette tolérance et ces généreux sentiments dont les catholiques romains ont jusqu’ici fait preuve à leur égard; et si je demande maintenant ces garanties, c’est pour éviter la nécessité où l’on pourrait se trouver de les donner plus tard. Je n’ai que faire de déclarer quels sont mes sentiments, —ce sont ceux de tout protestant anglais; nous accordons volontiers à nos compatriotes catholiques romains ce que nous voulons pour nous: la liberté de conscience et le libre exercice de tout droit politique. (Ecoutez! écoutez!)

L’Hon. J.S. Macdonald—L’hon. proc-gén. Est a parlé au nom des protestants du Bas-Canada, et mon hon. ami, le député de Peterborough, (Colonel. HAULTAIN), a fait la même chose avant lui. Comment allons-nous décider entre les deux?

L’Hon. M. McGee—L’hon. représentant de Cornwall est comme la feuille blanche qui sépare l’ancien et le nouveau testament, et n’appartient ni à l’un ni à l’autre (Hilarité.)

L’Hon. J.S. Macdonald—Je trouve réellement cette question très importante. L’hon. député de Peterborough parle au nom des protestants du Bas-Canada, et l’hon. proc.-gén. Est prétend, lui aussi, exprimer leur opinion. En faveur duquel allons-nous décider?

L’Hon. Proc.-Gén Cartier—Ainsi que le sait l’hon. député, j’ai déjà fourni une longue carrière politique, et, pendant tout ce temps, j’ai toujours pris fait et cause, lorsque je la savais attaquée, pour la hiérarchie catholique du Bas-Canada, mais, en même temps, je n’ai jamais manqué d’agir de même pour le maintien des droits de la minorité protestante, et c’est à cela que je dois d’avoir toujours eu la confiance de ce corps.

L’Hon. J.S. Macdonald—Non pas comme corps.

L’Hon. M. Alleyn—Je propose que cette partie de la discussion soit remise à dimanche. (On rit.)

L’Hon. J.S. Macdonald—Et, avant de commencer, nous chanterons la doxologie.

Col. Haultain—Je crois, M. l’Orateur, que ce sujet est trop sérieux pour qu’il soit une occasion de plaisanteries insignifiantes. Je parle de ce que je sais quand […]

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[…] je dis qu’il existe des craintes chez un grand nombre de protestants du Bas-Canada, et je ne parle pas inconsidérément lorsque je dis que ce que j’ai cité, comme émanant du chef de l’église catholique romaine, a eu pour effet de raviver ces craintes. Si, à l’avenir, nous devons progresser amicalement, il est clair qu’il vaut mieux que nous nous entendions franchement avant d’entrer dans cette union, et que nous travaillions tous à éviter l’introduction de tout système ou la commission de tout acte qui, plus tard, pourrait créer des difficultés. Qu’est-ce que disent mes hon. amis du Bas-Canada à l’égard du fait que j’ai cité? Un hon. monsieur a voulu railler en proposant de remettre à dimanche cette discussion (écoutez! écoutez!); j’aimerais à savoir ce qu’il pense de passage que j’ai lu. Y adhère-t-il?

L’Hon. M. Alleyn—Je donne ma parole que je n’ai pas lu cette lettre dans son entier.

Col. Haultain—Adhère-t-il à la partie que j’ai lue ici?

L’Hon. M. Alleyn—Je suis pour la liberté de conscience dans toute l’acception du mot.

Col. Haultain—En justice pour eux- mêmes, je crois que les hon. messieurs qui appartiennent à la foi catholique devraient se tenir au courant de ce qui leur vient de Rome. Je sens que je suis justifiable d’avoir fait ces observations, et que j’eusse manqué à ce que je dois aux protestants du Bas-Canada si, en leur nom, je n’eusse pas fait connaître sur quoi ils fondent leurs craintes pour l’avenir. J ‘espère que les hon. messieurs prendront connaissance du document dont j’ai parlé. J’ignore si la longue liste des erreurs condamnées a été lue dans les églises catholiques romaines, mais je sais que la lettre encyclique, qui l’accompagne, a été communiquée à ceux qui vont à l’église. Je ne sais, par exemple, si mon hon. ami a pour habitude d’y aller.

L’Hon. M. Alleyn—Oh! oui.

L’Hon. J.S. Macdonald—J’aimerais à savoir comment mon hon. ami de Peterborough va contenter ceux dont il plaide la cause s’il vote ce projet de confédération.

Col. Haultain—J’ai assez de confiance en mon hon. ami le proc.-gén. Est pour croire qu’il s’opposera à toute oppression dont la population protestante du Bas-Canada pourrait être l’objet. Je suis également convaincu qu’il s’acquittera de la promesse qu’il a faite en cette enceinte au sujet d’amendements à l’acte scolaire du Bas-Canada.

L’Hon. Proc.-Gén. Cartier—Et je puis ajouter que ma promesse sera facile à remplir, d’autant que le clergé catholique et la majorité des catholiques du Bas-Canada n’ont jamais eu l’idée de vouloir opprimer leurs concitoyens protestants. (Ecoutez! écoutez!)

M. J. Dufresne—Ce qui s’est passé avant l’union en est la preuve.

Col. Haultain—Eh bien! après tout ce qui m’a été dit, je demande aux hon. messieurs qui appartiennent à la religion catholique romaine, de lire ce que le chef de cette église a écrit et fait répandre par le monde, et de dire s’ils n’ont pas confiance dans ce que le chef de leur église a énoncé, ou, s’ils y ont confiance, s’ils agiront dans le même sens.

L’Hon. M. McGee—J’espère que l’hon. monsieur accordera volontiers à la minorité catholique du Haut-Canada les mêmes priviléges que nous sommes prêts à accorder à la minorité protestante du Bas.

L’Hon. J.S. Macdonald—L’hon. député de Peterborough croit à la sincérité des intentions de l’hon. procureur-général Est, et dit qu’il s’en rapporte à lui; mais, d’un autre côté, il donne lecture à cette chambre d’un décret qui surseoit à toute promesse que l’hon. procureur-général peut faire. Telle est la difficulté dans laquelle l’hon. monsieur se trouve placé.

L’Hon. Proc.-Gén. Cartier—Je conseille à l’hon. député de Cornwall de lire la lettre encyclique.

L’Hon. J.S. Macdonald—Je l’ai lue d’un bout à l’autre.

M. Bellerose—Alors, il faut que vous ne l’ayiez pas comprise.

L’Hon. J.S. Macdonald—Tout ce que je voulais dire, c’est qu’à mon avis l’hon. député de Peterborough a traité cette question à un très juste point de vue.

Col. Haultain—Que cela soit ou non, que l’hon. monsieur approuve ou n’approuve pas ce que j’ai dit, cela ne me touche en rien. Je n’ai fait que m’acquitter envers mes co-religionnaires du Bas-Canada de ce que je jugeais être pour moi un devoir. J ‘ai voulu attirer l’attention des députés catholiques sur des choses que beaucoup d’entre eux paraissaient ignorer. On n’est pas justifiable de chercher à ignorer le fait que j’ai porté devant eux. Nous savons que dans quelques pays catholiques l’intolérance […]

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[…] absolue domine. En Espagne, par exemple, il n’est pas permis d’y élever de temple protestant. On n’a donc pas raison d’opposer la raillerie à ce que je dis; et quand un décret entaché d’intolérance est promulgué et répandu par le monde, et que ce décret émane du véritable chef de l’église romaine, est-il surprenant, puisque les protestants de cette section sont en petite minorité et savent qu’ils seront à la merci de la hiérarchie qui partage ces vues, est-il surprenant qu’ils aient manifesté quelque répugnance à rester dans cette position? Je sais très bien que la généralité des catholiques se déclarera, comme elle l’a déjà fait, adverse à l’esprit d’intolérance que renferme le passage par moi cité, et j’ai la confiance que pratiquement elle le désavouera aussi; mais quant à savoir si elle se plaît dans le dilemme où elle se trouve placée, c’est une toute autre chose. (Ecoutez! écoutez!) Composée, comme l’est notre société, de différents éléments, lorsque nous avons à discuter des sujets semblables à ceux qui nous occupent en ce moment, lorsque nous avons à adopter un projet qui va mettre en jeu les intérêts de minorités et de sections, il est bon de le faire ouvertement, sans arrière pensée ni réticence; mais si je me suis conformé à ce précepte, j’ai en même temps conservé le désir de ne blesser personne ni de manquer de courtoisie, et, en cela, j’espère avoir réussi autant que ma dignité de représentant l’exige.

M. Denis—L’hon. député me permettra-t-il de lui faire une question? Par le fait qu’il a parlé de cette lettre du chef de l’église, prétend-il que tout hon. membre a le droit de critiquer ici de la même manière les actes du clergé protestant? Si cela se faisait, comment serait-il possible de délibérer? L’hon. député peut avoir ses opinions à l’égard de cette lettre, mais il ne devrait pas les exprimer ici, sinon tout autre député se croira dans le droit de venir ici critiquer la conduite de ministres respectables de l’église libre, de l’église épiscopale ou de toute autre église protestante, et de faire tels commentaires qu’il jugera à propos. Cela ne doit pas être. L’hon. député a dit que cette lettre devait être regardée comme dangereuse. Eh bien! tout ce que je puis dire, c’est que si nous abordons le chapitre des soupçons, on trouvera que tout homme en est susceptible. Nous pouvons avoir des soupçons sur toute chose, quelque digne de respect qu’elle soit, mais s’il fallait s’y arrêter, il serait impossible de s’entendre sur rien. Mon hon. ami a employé le mot « hiérarchie, » eh bien! il suffit quelquefois qu’un mot soit prononcé pour que le désaccord s’en suive. Il peut avoir son opinion sur toutes ces choses, et cette opinion doit être respectée parce que je la crois sincère; mais s’il s’arroge le droit de parler de « Papisme. » et de toute sorte de chose concernant notre église, cela nous donnera celui d’en faire autant des ministres de l’église libre, de la haute et basse église, et de toutes les autres églises, et tout cela n’aura pour résultat que de créer des animosités à propos de rien.

Col. Haultain—M. l’Orateur, lorsque quelqu’un aura le droit ou l’autorité de parler pour les protestants et qu’il énoncera une doctrine du genre de celle promulguée par le pape de Rome, je consentirai volontiers à ce qu’on l’en accuse devant moi n’importe où. J’apprendrai à l’hon. ami qui vient de m’interpeller une chose qu’il devrait savoir: c’est qu’il n’existe aucune analogie, aucune similitude que ce soit entre le pape de l’église de Rome et un ministre quelconque d’aucun autre corps de chrétiens. Pour en finir avec ce sujet, M. l’Orateur, je me bornerai à dire que je me suis servi des termes ordinairement usités, et qu’en les employant je n’ai nullement cherché à offenser qui que ce soit. Entre autres raisons que l’on donne pour s’opposer au projet dont chambre est saisie, la principale est qu’il la n’est pas parfait, et qu’il renferme des principes propres à nuire au fonctionnement de la constitution projetée. Quant à moi, M. l’Orateur, je suis aussi d’avis que dans un sens ce projet est défectueux.

L’Hon. M. Holton—Ecoutez! écoutez!

Col. Haultain—Toute constitution élaborée pour obvier aux difficultés où les cinq provinces, je puis dire les six, se trouvent placées, doit nécessairement offrir quelques anomalies. Des concessions mutuelles sont inévitables si nous voulons avoir l’union. Il est inutile d’être bien clairvoyant pour découvrir qu’il en résultera probablement des difficultés. Les hon. messieurs qui se sont prononcés contre ce projet se sont plu, surtout l’hon. député de Brome, à en exagérer le nombre et la grandeur. Je pense, M. l’Orateur, que si, avec la même rigueur et la même hostilité on faisait l’analyse de n’importe quelle forme de gouvernement, ou de n’importe quelle constitution, soit monarchique ou républicaine, établie à l’effet d’unir des peuples distincts et […]

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[…] isolés, il ne serait pas difficile de prévoir les dangers auxquels, vraisemblablement, elle pourrait donner lieu. On pourrait en dire autant de la constitution anglaise si elle subissait la même analyse. Pour la constitution soumise à notre vote, comme pour toutes les autres, son bon fonctionnement dépendra du caractère et des principes de ceux qui auront à la faire fonctionner. L’hon. député de Brome a certainement cherché à montrer ces résolutions sous leur plus mauvais jour. Sur presque tous les points, il s’est efforcé de trouver des défectuosités qui, selon lui, étaient de nature à mettre en danger les intérêts du peuple. Il s’est appliqué à les démontrer comme autant de sources intarissables de difficultés. Il a dit que nous pourrions voir les provinces maritimes agir de concert avec le Bas-Canada contre le Haut, et vice versâ. Il est évident, M. l’Orateur, que sous ce rapport les objections de l’hon. député s’appliquaient avec autant de force à une union législative qu’à une union fédérale, et cela, quand il est lui-même en faveur d’une union législative.

L’Hon. M. Holton—Il faut que je rectifie mon hon. ami; l’hon. député de Brome, qui est absent à l’heure qu’il est, s’est déclaré adverse à toute autre union que celle qui existe aujourd’hui entre les deux provinces, et toute son argumentation tendait à le démontrer.

L’Hon. M. McGee—Si l’hon. monsieur me le permet, je dirai que j’ai écouté attentivement l’hon. député de Brome, et que, d’après ce que j’ai pu comprendre, il se serait prononcé pour une fédération, mais sans une union comme celle projetée. Son argumentation comportait que nous devrions nous fédérer avec le gouvernement impérial et avoir un conseil à Londres.

L’Hon. M. Holton—C’était une autre question.

L’Hon. M. McGee—Non, c’était bien la question. Sa proposition a été celle-ci: nous devrions avoir un conseil semblable à celui des Indes Orientales,—et il est le seul député de la gauche qui ait émis une contre- proposition à celle qui est déjà devant cette chambre. Je me réserve de répondre à cet argument en temps opportun, et j’ajouterai que mon hon. ami de Peterborough a eu raison dans ce qu’il a dit.

Col. Haultain—Mon opinion est que hon. député de Brome, quoique ne la croyant pas désirable en ce moment, s’est néanmoins déclaré en faveur d’une union devant s’accomplir dans un temps plus ou moins éloigné.

L’Hon. M. Holton—Oui, il voudrait une union législative, si nous sommes pour en avoir une: mais il s’est déclaré énergiquement pour le maintien du régime actuel.

Col. Haultain—C’est précisément ce que j’ai dit, et je répète encore que les mêmes arguments dont j’ai parlé et que l’on a fait valoir contre une union fédérale, pouraient également être dirigés contre une union législative, et qu’on rencontrera autant de difficultés dans l’un comme dans l’autre cas.

L’Hon. M. Brown—Et même d’avantaage.

Col. Haultain—Autant, dans tous les cas. Je pense que mon hon. ami de North Ontario s’est servi du même argument contre l’union fédérale et, cependant, je le crois en faveur d’une union législative.

M. M.C. Cameron—En effet, je le suis.

Col. Haultain—Mais, mon hon. ami n’est pas sans voir que ce raisonnement contre l’union fédérale pourrait être dirigé avec une égale force contre toute autre union.

M. M.C. Cameron—On me permettra de faire remarquer que la position que j’ai prise est celle-ci:—j’ai dit qu’il serait préférable d’avoir une union législative parce que le pays l’accepterait avec l’intention de la faire tourner à l’avantage du peuple, tandis que, dans le cas d’une union fédérale, les intérêts locaux de chaque province prendraient le pas sur ceux de tous

Col. Haultain—Envisagé ainsi, l’argument, suivant moi, devient entièrement favorable au principe fédéral, lequel fait disparaître quelques-unes des causes d’embarras, précisément en ce qu’il enlève au gouvernement général le contrôle des affaires locales pour l’abandonner aux législatures de chaque province. Bien plus, à tous les points de vue, de dépense, de danger de collision entre les gouvernements, et de la répartition de souveraineté dans le régime fédéral, je suis convaincu que l’union législative est, de toutes les formes de gouvernement, celle qui est la plus simple et la meilleure. (Ecoutez! écoutez!) A ceux qui s’opposent à la première de ces formes parce qu’ils sont en faveur de la dernière, je prendrai la liberté de faire remarquer qu’en attaquant comme ils le font le système fédéral, il fournissent tout bonnement des raisonnements à ceux qui ne veulent d’aucune espèce d’union. Ils devraient réfléchir que l’on […]

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[…] convient de toutes parts de l’impossibilité d’une union législative et, par conséquent, il est parfaitement oiseux d’en discuter le mérite comparatif. C’est, suivant moi, perdre le temps inutilement que de demander un certain système d’union politique et de faire de ce raisonnement le point de départ pour battre en brèche un autre système d’union possible, dans le même temps que ceux avec qui nous devons nous unir et qui sont libres de choisir entre les deux se prononcent contre le premier. (Ecoutez! écoutez!) Car, il faut se rappeler que nous avons à prendre l’avis de six provinces indépendantes les unes des autres, et s’il arrive que cinq d’entre elles s’opposent à une union législative, quelle raison avons-nous, à moins de prétendre que l’union fédérale est la meilleure de toutes, de faire de notre préférence pour ce dernier régime le motif de notre opposition à la seule union possible entre nous? Mais, pour revenir au discours de l’hon. député de Brome, je crois devoir exprimer le plaisir avec lequel je l’ai vu passer à une analyse microscopique le projet actuel de confédération; il ne s’est arrêté qu’après avoir décrit tous les dangers possibles qui pourraient s’en suivre; il s’est appliqué, avec une espèce de satisfaction, à nous indiquer la succession de coquins et de fous auxquels pourrait se trouver remis le destin du pays, et la possibilité de voir à la suite du régime fédéral surgir dans notre monde politique une race d’hommes dépourvus de toute espèce de moralité et d’intelligence. Pour ma part, M. l’Orateur, j’envisage la question au point de vue du bon sens, et je crois que le pays fera de même; car, appliquez le même procédé analytique à tous les régimes politiques, à toutes les institutions humaines, et vous pouvez grossir et imaginer les dangers et toutes les difficultés possibles, et le patriotisme, la vertu et la justice ne seront plus que de vaines abstractions dont la réalité ne sera plus qu’un souvenir du passé. Ce raisonnement est également vrai pour toute espèce d’associations soit commerciales, politiques ou nationales; appliquons-le, par exemple, à notre situation actuelle. Nous voici réunis pour l’administration des affaires du pays; les règles et usages nous servent à nous guider sont le fruit de l’expérience et de la sagesse de plusieurs siècles, et cependant, dites moi, est-ce qu’il ne suffirait pas d’une demi-douzaine d’hommes sans principes et déterminés pour empêcher l’expédition des affaires et enrayer complètement le jeu de notre gouvernement? La seule conclusion pratique qui découle, suivant moi, du raisonnement de l’hon. député de Brome, est d’abolir toute forme de gouvernement et toute association. Mon hon. ami s’est trop avancé et n’a fait que fortifier la position de ceux qu’il voulait combattre. Il est évident, pour moi, que l’expérience de tous les jours a fait disparaître les dangers et les difficultés qu’il signale et qui se sont présentées dans le mêmes circonstances, et nous donne à espérer que l’avenir nous fournira des hommes à la hauteur des évènements qui pourront se présenter. On m’objectera peut-être nos difficultés actuelles comme prouvant le contraire; mais la différence est essentielle, car c’est le sentiment de l’injustice qui a fait naître ces difficultés, et on ne peut, dans le projet actuel, découvrir aucune clause qui tende à être une source d’injustices envers qui que ce soit: et, d’ailleurs, n’avons-nous pas eu des hommes à la hauteur de ces difficultés? (Ecoutez! écoutez!) Si les hommes qui sont à la tête de nos affaires sont animés de sentiments de justice et de droiture, je ne vois rien dans tout ce qu’a prétendu le principal adversaire de la mesure actuelle, l’hon. député de Brome, qui me fasse craindre pour l’avenir. D’un autre côté, dans les circonstances actuelles il est du devoir de l’opposition, si elle n’est pas satisfaite du projet, de mettre devant la chambre un autre projet.

L’Hon. M. Holton—Mais, que dites- vous du maintien du statu quo?

Col. Haultain—Je n’ai pas besoin, ce me semble, de rappeler à mon hon. ami, aujourd’hui un des chefs de l’opposition, ses propres aveux qu’il n’était ni juste ni possible de conserver l’état actuel des choses. D’ailleurs, il a déjà dit que l’union actuelle du Haut et du Bas-Canada ne pouvait être maintenue, ce en quoi il a eu raison: car, en effet, nous ne pouvons demeurer ce que nous sommes, et mon hon. ami le député d’Hochelaga (M. A. A. Dorion) est aussi de cet avis. Il est convenu qu’il fallait des changements et en cela nous sommes de la même opinion. Or, voici qu’un projet de changement constitutionnel nous est proposé, et nous, les appuis de ce projet, nous disons à l’opposition que s’il ne lui plait point, qu’elle en propose un autre pour prouver son patriotisme et être conséquente avec ses propres aveux. (Ecoutez). Alors, mais alors seulement, elle pourra voter contre celui qui nous est proposé en ce moment. (Ecoutez! […]

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[…] écoutez!) Le seul député qui ait jusqu’ici proposé quelque chose à la place de l’union fédérale est l’hon. député de Brome. (M. Dunkin). Mais, je confesse que ce n’est pas sans surprise, et presque avec désappointement, que je l’ai entendu résumer et conclure son discours tout-à-fait remarquable, car tout le monde reconnaît la perspicacité d’intelligence et l’esprit d’analyse de cet hon. orateur, et son discours a été goûté par tous ceux qui ont eu le plaisir de l’entendre. Mais, M. l’Orateur, pourquoi faut-il que tant d’énergie soit dépensée, tant de travail d’intelligence soit perdu et demeure sans résultat? En quoi le pays profitera-t-il de tant d’efforts? A-t-il proposé quelque chose digne de la dissection minutieuse que nous lui avons entendu faire? A-t-il entré dans les difficultés de notre situation politique et émis un projet de constitution sans défaut? Qu’a-t-il proposé pour unir ensemble ces membres isolés de l’empire britannique, en faire un seul peuple et ajouter ainsi à leur force et à leur prospérité futures? Pour satisfaire aux besoins les plus pressants et satisfaire les intérêts de chacun, il propose de nommer « un conseil colonial à Londres, dans le genre à peu près du conseil des Indes, au moyen duquel nos ministres pourraient se consulter avec Sa Majesté sur les affaires concernant ces provinces. » (Ecoutez! écoutez!) Or, qu’est-ce que le conseil des Indes que mon hon. ami veut mettre à la place de l’union générale par laquelle nous voulons réunir ensemble des colonies qui ont été séparées depuis trop longtemps? Quelle est la position des Indes et quel est le but et la composition du conseil dont il est ici question? D’abord, ce pays forme un apanage de la couronne anglaise, et est régi par un gouverneur assisté d’un conseil, soumis aux ordres du secrétaire d’Etat qui en même temps préside le conseil des Indes à Londres. Le revenu et les dépenses de l’empire des Indes sont sous le contrôle du secrétaire assisté de son conseil, et aucune dépense ne peut se faire sans le concours d’une majorité de ce dernier. Voilà le régime que mon hon. ami nous propose et dont il parle comme devant nous « donner les meilleurs moyens d’assurer et raffermir nos relations avec la métropole, » et il ajoute: « que rien de tel n’existe dans le projet actuel. » En vérité, quel est l’homme sensé qui oserait proposer un tel plan? Il est difficile de concevoir que mon hon. ait pris sur lui de nous recommander sérieusemeut de l’adopter, et on s’imagine à peine qu’une idée aussi crue et aussi mal digérée (pour me servir de ses propres expressions) ait pu sortir de sa tête. Qu’a-t-il donc fait de cette perspicacité et de cette force d’analyse dont il a fait preuve dans la discussion des résolutions de la conférence de Québec? Quand il parle d’ « un conseil colonial à Londres à peu près dans le genre de celui des Indes, » entend-il dire que nous devrions avoir à Londres un conseil chargé de diriger nos actes, de nous envoyer des gouverneurs généraux pour nous dicter nos lois et nous indiquer la manière dont nous devons dépenser le revenu public, parce que le conseil des Indes, sous la présidence du secrétaire d’Etat, a le contrôle des dépenses de la compagnie des Indes Orientales et que le gouverneur-général agit sous ses ordres? Je ne répète ces choses qu’afin de montrer quelle est la position où se trouvent les adversaires du projet actuel, et à quelle espèce d’arguments ils sont réduits pour trouver de quoi mettre à la place de ce qui leur est proposé.

L’Hon. M. Holton—J’espère que mon hon. ami ne désire pas faire dire à l’hon. député de Brome qu’il proposait de substituer au régime actuel une organisation dans le genre du conseil des Indes. Mon hon. ami ne saurait en vérité imputer a l’hon. député de Brome, en son absence, de telles idées.

Col. Haultain—Je trouve difficile de lui imputer quoique ce soit. (On rit.) Je crois avoir cité ses propres paroles et avoir donné aux mots leur vraie signification. Je ne puis comprendre ce qui se passait dans l’esprit de mon hon. ami, mais il me semble qu’il n’était point dans son assiette ordinaire. (On rit.) Du commencement à la fin mon hon. ami a paru être sous le coup d’une hallucination, (on rit),—et je ne saurais m’empêcher de croire qu’elle n’est pas partagée par mon hon. ami de Chateauguay. (Rires)

L’Hon. M. Holton—J’avoue que je ne vois pas le sel de cette plaisanterie.

Col. Haultain—Je ne veux pas par ces remarques imputer à l’hon. député de Brome le désir de nous mettre sous le contrôle d’un secrétaire d’état et d’un conseil à Londres, car je ne suppose pas qu’il a perdu complétement l’esprit: mais en se servant à l’égard de son discours, du même procédé analytique qu’il a employé contre le projet de confédération actuel, il ne serait que juste d’en tirer cette conclusion. Je ne crois pas […]

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[…] que mon hon. ami de Brome ou l’opposition ait raison de s’énorgueillir du plan qu’il a proposé. N’est-il pas extraordinaire de voir un homme de sa perspicacité et de son érudition s’oublier au point de nous proposer sérieusement, après avoir analysé soigneusement et d’une façon remarquable les présentes résolutions, l’adoption d’un plan aussi avorté? (On rit.) Je suis fâché que mon hon. ami ne soit pas ici présent pour écouter ma réponse à ses observations, et je n’ai pas besoin de dire ne je l’ai faite le plus amicalement du monde et d’accord avec l’amitié et la considération que je lui porte. En face de l’insignifiance des objections et de la grandeur des questions qui se trouvent ici en jeu, je ne puis m’empêcher, M. l’Orateur, d’en conclure qu’il est du plus haut intérêt pour la métropole et pour nous- mêmes que le projet actuel soit mis à exécution. Si le temps me l’eut permis, j’aurais désiré dire quelques mots sur la coïncidence des événements qui ont accompagné le mouvement actuel et l’unanimité non moins remarquable qui a régné dans la conférence. On se rappelle, en effet, qu’à l’époque de la réunion des délégués, on répétait de tous côtés combien il était difficile, pour ne pas dire impossible, que des hommes d’opinions si diverses et représentant des intérêts si variés pussent finir par tomber d’accord. Il n’en pouvait être ainsi que parce que tous furent unanimes à vouloir remplir la fin pour laquelle ils s’étaient assemblées. Aujourd’hui, que ce projet nous est offert après qu’il a été l’œuvre commune des principaux hommes d’état des provinces, devons-nous le rejeter pour adopter à la place quelque misérable expédient tel que celui qu’a proposé mon hon ami de Brome? Il reste encore à savoir ce que peuvent nous proposer les autres députés de la gauche, mais j’espère pour leur honneur qu’ils nous feront des propositions d’accord avec la gravité de notre situation. Sur les deux projets qui nous ont été présentés, je n’éprouve aucune difficulté à faire mon choix. On a beaucoup parlé et avec sincérité, je crois, de l’incertitude de notre avenir; —en effet, l’avenir nous échappe, et ce n’est ni notre prudence ni notre sagesse qui peuvent en décider. Nous discutons tous les jours notre situation présente; nous combinons de nouveaux plans pour l’avenir, et nous fesons des calculs sur les probabilités de leur réussite ou de leur insuccès: de tels faits proclament notre faiblesse et notre dépendance absolue d’un pouvoir supérieur. Je crois sincèrement, et je me fais gloire de cette croyance, que nous devrions demander l’assistance d’en haut pour diriger notre conduite; —je regrette que la diversité de nos opinions religieuses nous empêche d’appeler tous ensemble les bénédictions divines sur nos actes, car sans l’aide de Dieu le succès ne couronnera jamais nos délibérations (Applaudissements)

L’Hon. M. Alleyn—Je propose que la discussion soit ajournée.

L’Hon. Proc.-Gén. Cartier—Je propose en amendement que la discussion soit ajournée pour être reprise aussitôt après les affaires de routine, lundi prochain.

Après quelque discussion, l’amendement est voté sur division.

La chambre s’ajourne.

 

[1] “Quant à l’établissement d’une assemblée de protestante seulement, je n’y vois aucune objection, si ce n’est le danger de déplaire aux catholiques de la province, qui sont si supérieurs en nombre. »

[2] Cette demande était, en effet, parfaitement juste, puisque sur les cinq journaux publiés dans l’Ile Maurice, quatre étaient français; mais la seule feuille anglaise de l’Ile avait toujours raison contre les quatre feuilles françaises.

 

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