« Correspondance Parlementaire », Le Pays (7 février, 1865)


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Date: 1865-02-07
Par: Le Pays
Citation: « Correspondance Parlementaire » Le Pays (7 février, 1865)
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Correspondance Parlementaire.

Québec, 4 fév. 1865.

Si le peuple du Bas-Canada eut pu assister à la séance d’hier au soir de l’Assemblée Législative, je puis vous assurer que la conduite du chef du ministère de coalition lui eût inspiré un tel dégoût, une défiance telle qu’un cri d’indignation unanime s’élèverait de toutes les parties du pays pour répudier les hommes qui ont capté sa confiance jusqu’ici par de faux semblants et qui la trahissent d’une manière tellement cynique, éhontée que l’histoire n’en offre probablement pas d’exemple

Machiavel a dit avec beaucoup de vérité qu’on ne tue pas un peuple mais qu’il se suicide quelquefois ! On croirait à suivre nos affaires que le Bas-Canada veut fournir un exemple de l’exactitude de la proposition du profond politique italien.

On se rappelle que dès que les journaux de l’opposition voulurent discuter la question de la confédération sous les divers points de vue possibles d’où l’on pouvait l’envisager, la presse ministérielle s’écria à l’unisson : « Il ne faut rien dire de ce projet que l’on ne connaît pas. On doit se fier aux hommes qui nous représentent dans la conférence des délégués ; nos intérêts nationaux et religieux sont entre mains sûres. »

Quand le projet eut été révélé par M. Brown dans le Haut-Canada, par M. Galt dans le Bas-Canada en même temps que M. Cartier refusait de donner à ses compatriotes la moindre explication sur ce sujet, la bonne et patriotique presse conservatrice avoua que le projet présentait bien plusieurs traits suspects et même inacceptables ; mais qu’il fallait avoir confiance en nos ministres et se reposer sur les représentants du pays; que lorsque la mesure serait amenée devant la Chambre il serait loisible à chacun de la discuter et d’y apporter les changements propres à la faire accepter de tout le pays.

Lorsque le parlement eut été convoqué pour la session actuelle, les populations de plusieurs comtés s’émurent, tinrent des assemblées, et ceux qui ne voulaient point, d’emblée, se déclarer hostiles à une confédération, déclarèrent du moins que pareille mesure ne devait point être adoptée définitivement sans un appel préalable au peuple !

qui devait pouvoir, au moins après les discussions de la Chambre, exprimer ses vues sur les changements au moyen desquels on voulait disposer de son avenir et des destinées de tout ce qui lui est cher.

Eh ! bien, il résulte de la première séance préparatoire consacrée à ce sujet brûlant de la confédération, durant laquelle on a pu arracher quelques uns des secrets engagements pris par nos ministres du Bas-Canada pour s’assurer quelques mois de pouvoir, que d’après les déclarations même du procureur-général du Haut-Canada,

1o. Le gouvernement veut précipiter autant que le lui permettront les règles parlementaires interprétées par une puissante et servile majorité l’adoption du projet.

2o. Le projet de constitution ne doit pas subir d’amendements, parce que cela retarderait la mesure ; parce que la conférence a adopté les résolutions comme un traité et que si l’on en change une seule clause, on court le risque de perdre le tout en déliant quelqu’une des parties intéressées !

3o. On ne connaîtra le projet de loi d’éducation qu’après que le projet général et le principe de confédération auront été adoptés.

4o. Le chemin de fer intercolonial fera partie intégrale de la constitution parce que cette entreprise forme la base du traité avec les provinces maritimes.

5o. La législature actuelle ne connaîtra le projet des constitutions locales et ne les discutera qu’après l’adoption du plan général de confédération.

6o. Il ne doit pas y avoir d’appel au peuple, car, dit M. le procureur-général, le gouvernement impérial acceptera l’approbation de la politique du ministère par une majorité de la chambre actuelle comme une expression suffisante de l’opinion publique de la province sur la confédération. Si le ministère était battu, il y aurait nécessairement, ajoute-t-il, une dissolution et par conséquent un appel au peuple.

Tels sont les points alarmants bien énoncés qui sont ressortis de la séance d’hier et que les lecteurs curieux pourront rechercher dans les rapports plus ou moins complets des altercations échangées entre les deux côtés de la Chambre lorsqu’il s’est agi de connaître le système qu’adopterait le ministère pour soumettre à la Chambre les résolutions de la conférence de Québec. Il était bon, je pense, pour en mieux faire saisir la portée, de les mettre ainsi en lumière, dégagés des nuages de la tactique parlementaire dont le procureur-général du Haut-Canada sait si bien entourer tout ce qu’il veut faire accepter par sa majorité complaisante.

L’ordre du jour principal, hier, était l’avis de motion du procureur-général du Haut-Canada demandant « qu’il soit présenté une humble adresse à Sa Majesté, priant Sa Majesté qu’il lui plaise gracieusement soumettre au parlement impérial une mesure à l’effet d’unir les colonies du Canada, de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau-Brunswick, de Terre-Neuve et de l’Ile du Prince-Edouard en un seul gouvernement, basée sur certaines résolutions qui ont été adoptées à une conférence des dites colonies, en la cité de Québec, le 10 octobre 1864.

(Ci-suivent les résolutions qui ont été imprimées le 27 ultimo et que vous pourrez publier lorsque l’espace vous le permettra.)

L’honorable M. J. A. Macdonald en faisant cette proposition dit que le gouvernement voulait consacrer à la discussion du projet de confédération toutes les séances de jour en jour à partir de 712 heures du soir jusqu’à l’adoption de tout le projet sans en remettre la considération à la Chambre en comité général vu que la pratique ordinaire entraînerait de trop longs délais. Il suggéra de suspendre la règle qui veut qu’un membre ne parle qu’une fois sur un sujet. Les honorables J. S. Macdonald, Dorion, Holton et MM. Dunkin, J. Ferguson, Satchard appuyèrent fortement sur la nécessité d’observer la règle qui gouverne en pareil cas le parlement impérial aussi bien que le nôtre et qui veut que toute mesure ayant pour objet de disposer de l’argent public soit référée à un comité de toute la Chambre. Mr. Dunkin fit ressortir à plusieurs reprises le fait réel et indubitable que bien que la mesure n’affectât pas directement ou immédiatement les deniers publics, il n’en est pas moins vrai qu’elle disposait de toute la fortune publique, des terres, des revenus, de la dette, de l’avenir même de chacun des citoyens du pays. Que la règle qui voulait contrôler et s’appliquer à une mesure moindre devait certainement s’adapter à un sujet qui affectait tous les intérêts individuels, toute la fortune publique.

L’hon. M. Dorion cita des précédents du parlement anglais pour appuyer les vues de l’opposition ; il fit remarquer que l’union du Canada dans le parlement du Haut-Canada, l’union de l’Irlande, la constitution des Indes orientales, ont été discutées en comité général de la Chambre des Communes. Mais, comme vous le pensez bien, tous les efforts que put faire l’opposition pour ralentir un peu la marche précipitée que le gouvernement veut imposer à sa mesure favorite, et surtout pour laisser au peuple le temps de juger et de communiquer ses vues à ses députés, furent inutiles ; le gouvernement s’est assuré une majorité ; il en veut profiter pour emporter la confédération comme une redoute. La raison et la logique auront peu d’effet sur des représentants qui avaient approuvé le projet avant de le connaître ; qui eussent repoussé de même une bonne mesure suggérée par leurs adversaires politiques.

L’hon. M. Holton posa au ministère plusieurs questions fort embarrassantes et réussit à en obtenir les éclaircissements que je vous ai signalés plus haut. L’embarras du procureur-général du Haut-Canada était parfois risible et bien qu’il eût voulu parfois éluder de compromettantes réponses l’inexorable président du conseil qui n’entend pas laisser croire un instant qu’on le joue, vient rappeler le chef des banquettes ministérielles à une franchise à laquelle il ne peut pas toujours se soustraire.

Ainsi lorsque M. Holton fit remarquer que M. Galt avait annoncé à ses électeurs de Sherbrooke qu’une loi d’éducation séparée pour les protestants du Bas-Canada accompagnerait la constitution nouvelle et demanda si les catholiques du Haut-Canada auraient le même avantage, M. Macdonald répondit d’abord affirmativement ; mais sur un froncement de sourcils et un mouvement de tête négatif et impatient de la part de M. Brown, M. Macdonald se hâta de corriger son assertion et dit que les catholiques du Haut-Canada avaient la plus entière confiance en la majorité et qu’une pareille mesure n’y était pas nécessaire mais que dans le Bas-Canada les protestants alarmés de la prépondérance catholique ont besoin d’une mesure de protection !

N’admirez-vous pas l’admirable harmonie que tout cela nous promet pour l’heureux temps où la confédération aura été consommée ?

Lorsque la coalition se forma, l’on se rappelle que plusieurs questions furent posées au ministère. L’hon. M. Dorion, entr’autres choses, avait demandé si le chemin de fer intercolonial ferait partie du projet de constitution. M. J. A. MacDonald lui répondit avec ironie qu’il n’avait jamais entendu dire qu’un chemin de fer pût faire partie d’une constitution. Cette réponse avait fait rire démesurément M. Cartier, qui, comme vous le savez, n’avait alors pas ri depuis deux ans.

Et pourtant, le même M. MacDonald vient de répondre à M. Holton que le chemin de fer intercolonial est une des conditions de la constitution nouvelle.

Là-dessus, M. Holton fit remarquer que M. Brown qui avait tant combattu le chemin de fer en question, qui avait toujours représenté cette entreprise comme un de ses plus amers griefs contre les ministères précédents et à qui l’on avait fait une question sur ce sujet à une assemblée publique à Toronto avait répondu : Il nous faut la confédération ; nous voulons la confédération et pour l’avoir je serais prêt à construire six chemins de fer intercoloniaux !

Il faut que les amis de M. Brown attendent beaucoup de la nouvelle constitution pour abandonner ainsi leurs anciennes doctrines.

Il est vrai que la position qu’ils ont prise, grâce à l’insatiable ambition de leurs ci-devant adversaires du Bas-Canada, se trouve de fait forte belle. Ainsi l’avenir tout entier leur est livré comme vous allez le voir. Sur une question adressée aux ministres sur l’époque à laquelle on s’occuperait des législatures locales, M. MacDonald répondit qu’on voterait d’abord la confédération telle qu’arrêtée par la conférence et qu’ensuite la législature actuelle préparerait les attributions des législatures locales.

Ainsi le Haut-Canada, aidé des anglais du Bas-Canada, va disposer du sort de notre partie de la province ! Est-ce assez clair ? La vente est-elle évidente ? Le sacrifice est-il bien complet ?

Mais, comme l’a fait observer un des orateurs, qu’importe aux hommes du jour le sort de ceux qui leur succéderont ? Que fait l’opinion publique à ceux qui, une fois leur œuvre actuelle achevée, disparaîtront de la scène politique pour se réfugier, les uns dans les places de juges immuables et indépendants qu’ils se ménagent par la constitution projetée ; les autres dans des charges profitables qu’ils sauront s’assurer ?

L’orateur décida que les objections de M. Holton n’étaient pas fondées et que les résolutions proposées ne nécessitaient pas un renvoi à un comité général. Il fut par conséquent décidé qu’à commencer de lundi prochain le projet de confédération sera débattu d’une manière continue et que le gouvernement aurait à sa disposition pour cela toutes les séances depuis sept heures et demie, de sorte que les affaires ordinaires de routine et les bills proposés par les membres n’auront droit qu’à trois séances par semaine, de 3 à 6 heures.

Comme vous le voyez, on craint des démonstrations publiques comme celles que pourrait entraîner votre assemblée de Montréal dont aucun journal ici n’a parlé.

Je me trompe, le Journal de Québec a saisi l’occasion de la convocation de cette réunion préparatoire, pour répandre ses injures contre votre vénéré citoyen. M. C. S. Cherrier.

Cet honorable Monsieur était jusqu’ici, je crois, la seule de nos illustrations politiques qui n’ait pas encore subi les injures de cette feuille dont le propriétaire proclame son indépendance tout en cachant sous le nom d’un parent associé les faveurs administratives, subterfuge grossier qui satisfait peut-être la loi mais ne trompe personne.

A propos de cela, il courait un bruit surprenant, hier, dans la Chambre dont quelques membres s’étonnaient du zèle redoublé que déploie en faveur de la confédération le membre de Montmorency, malgré un échec récent essuyé au sujet de la Gazette Officielle qui a excité une convoitise que n’a pas usée la vie de deux propriétaires. On dit que pour calmer quelques velléités d’indépendance qu’avait fait surgir la déclaration un peu désespérante du président du conseil, un adroit ministre aurait dit au député désenchanté : « Laissez passer la confédération avec toutes les clauses inquiétantes pour vos compatriotes, puis une fois adoptée Vous serez délégué auprès du gouvernement impérial pour y plaider à votre aise les intérêts de vos nationaux ! »

Le tour, comme vous le voyez, n’est pas maladroit pour qui connaît l’incommensurable présomption du personnage. Mais imaginez un peu M. Cauchon dans son nouveau rôle de délégué pour aller défaire ce que M. Brown a sans doute fort bien arrangé déjà ! L’idée ferait bien rire si elle ne faisait pas autant pitié ; s’il ne s’agissait pas d’intérêts trop graves pour être ainsi joués sur la cupidité, sur la vanité de dupes et de fourbes. Voilà donc encore, si ce que l’on dit est vrai, et la chose est vraiment fort probable, un délégué qui sera chargé de représenter un peuple qui certes ne le choisirait pas.

Il est encore un autre fruit de la coalition qu’il est bon de noter.

L’hon. M. Rose ayant fait au ministère quelque question au sujet des écoles militaires, on apprit du procureur-général que l’on se propose d’établir une école succursale à Montréal, à Kingston, London et Hamilton, ce qui, par conséquent, donnera 2 écoles au Bas-Canada et 4 pour le Haut.

M. Perrault fit remarquer, d’après le rapport officiel, qu’il n’y avait eu que 52 certificats de 1ère classe accordés à Toronto tandis que les élèves de Québec en avaient obtenu plus de 200 ; et que, de plus, il avait appris que dans le Bas-Canada il y a maintenant plus de 900 demandes d’admission à l’école de Québec.

Ces observations fort justes du député de Richelieu entraînèrent un échange de paroles plus ou moins acerbes qui purent démontrer que bien que la coalition prétende avoir fait disparaître les sujets sectionnels de dissention, bien que l’on ait noyé les anciennes injures échangées dans les larmes d’attendrissement, lorsqu’en juin dernier M. Denis voulut embrasser M. Brown qui venait de sauver ses chers ministres, le miracle d’une fusion honnête et franche n’est pas encore accompli.

Vous aurez vu sans doute déjà par les journaux que sur une question de M. T. C. Walbridge, M. MacDougall avoua naïvement qu’une circulaire avait été envoyée à tous les journaux leur apprenant que, quelle que fût leur couleur politique antérieure ceux

qui soutiendraient le projet de confédération auraient seuls droit au patronage du gouvernement.

Le débat qui suivit cet aveu fut fort divertissant, mais ce qui offrit vraiment un tableau des plus comiques, c’est la situation réciproque de M. Cartier assis près de M. Brown. La photographie ne pourrait fidèlement peindre l’expression du visage de M. le premier ministre du Bas-Canada, lorsque M. Brown avec cette véhémence toute originale qu’il déploie en certaines occasions, tonnait contre les sommes données au Colonisateur, journal qui n’avait ni parti, ni circulation et qu’il déclarait que tant qu’il serait dans l’administration pareille chose ne se verrait pas.

En vérité, je vous le dis, on eût pu croire que M. Cartier était assis sur un énorme nid de fourmis. Spectacle instructif pour ceux qui pourraient projeter dans l’avenir des coalitions du genre de celle qui nous régit aujourd’hui. Du reste, si les simples représentants conservateurs avalent de ce temps-ci de repoussantes doctrines, je vous assure que les ministres canadiens-français ingurgitent souvent d’indigestes goujons. Je crois plus que jamais que M. Brown avait raison lorsqu’il s’écriait avec tant de force que les coalitions sont immorales ; et quoique son ami le flatte beaucoup à présent après l’avoir appelé hyppopotame et en avoir été appelé singe, je pense que notre famille heureuse n’est pas encore aussi bien dressée que celle de Barnum. On paraît s’entendre assez bien tant qu’il n’y a rien à grignoter, mais une poignée de noix suffit pour réveiller le naturel et alors, gare aux coups de griffe.

Parmi les nouvelles lois introduites, hier, il en est une, proposée par M. Bourassa, d’une utilité indubitable. Elle a pour objet de régler l’inspection des légumes et d’en empêcher la falsification. La plupart des pays bien policés ont des lois pour protéger de cette manière la santé publique.

A propos de projets de lois nouvelles la presse ministérielle se plaît à jeter l’ironie sur les députés qui ne puisent pas leurs inspirations chez elle. Il me semble qu’elle ferait mieux de discuter ces projets pour s’assurer qu’ils ne sont pas nécessaires, ou en faire voir les imperfections. Cela pourrait peut-être engager ses amis à essayer de faire mieux et vaudrait mieux que les cris et les trépignements désordonnés dont ils semblent avoir le monopole et qui donnent trop souvent à notre assemblée législative l’aspect d’une école en désordre ou même d’une ménagerie mal bâtonnée.

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