« LA SITUATION », L’Union Nationale (14 avril, 1866)
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Date: 1866-04-14
Par: L’Union Nationale
Citation: « LA SITUATION » L’Union Nationale (14 avril, 1866)
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LA SITUATION.
En deux mots, voici la situation. Quand le Gouverneur Gordon, du Nouveau-Brunswick est venu en Canada, il s’est concerté avec le Gouverneur Monk et nos ministres pour trouver un moyen de faire violence au Nouveau-Brunswick et de lui imposer la confédération. De l’aveu de la Gazette de Montréal même, il a été entendu que le gouverneur s’efforcerait à son retour de faire nommer un ministère de coalition. Ses ministres n’ayant pas voulu se prêter à cette manœuvre, M. Gordon s’est alors décidé, comme il avait été convenu avec notre gouverneur et nos ministres, de se passer d’eux, de les chasser de la place, de fouler aux pieds la constitution. Le gouverneur Gordon introduisit alors dans le discours du trône un paragraphe favorable à la confédération. Mais les ministres semblent avoir jusqu’à un certain point toléré cet écart, dans l’espoir sans doute, que le chef de l’exécutif n’aurait pas l’impudence de persister dans sa conduite inconstitutionelle.
Quelques jours après, pendant la discussion d’une motion de non-confiance, le Gouverneur se fait présenter une adresse par le conseil législatif, composé de membres nommés par la Couronne et n’ayant aucune responsabilité au peuple. Cette adresse est favorable à la confédération. Sans consulter ses ministres le gouverneur y répond dans le même sens. En ne les consultant pas, il atteste qu’il agit contre leur opinion, contre leurs avis antérieurs. Le tour est alors joué, les ministres sont obligés dé résigner, faute de pouvoir contrôler les actes du chef de l’exécutif. Le gouverneur appelle alors à ses conseils, MM. Wilmot, Fisher, Tilley et autres, tous favorables à la confédération. On ne connaît pas encore au juste la composition du ministère; mais il n’y a pas de doute que chacun de ceux qui en feront partie seront favorables à la confédération et que le ministère est constitué exclusivement en vue de la réalisation du projet de confédération.
Il ressort des conséquences extrêmement graves et des enseignements singulièrement précieux des faits que nous venons de relater.
En premier lieu, il est constant que non-seulement le gouverneur Gordon, mais même le gouverneur-général de toutes les colonies, a pris part à un complot, à une véritable conspiration pour éloigner inconstitutionnellement du pouvoir, au Nouveau-Brunswick, dix ou douze hommes que les suffrages populaires et les votes de la chambre y avaient placé. Que va dire le secrétaire Cardwell, qui vient de rappeler le gouverneur d’Australie, parce que celui-ci avait montré de l’antipathie pour des membres de l’opposition et avait exprimé l’intention de ne pas les laisser approcher du pouvoir? Que va-t-il faire lorsqu’il apprendra que le gouverneur du Nouveau-Brunswick agissant d’après les instructions du gouverneur Monck a repoussé ses propres aviseurs, les a précipités en bas du pouvoir, quoiqu’ils eussent la confiance de la majorité de la chambre et du pays? Nous pouvons prédire en toute sûreté que la grande frayeur que le gouvernement a des américains et la confiance folle et illusoire qu’il place dans l’accroissement de forces qui résultera de la confédération, ainsi que la détermination bien arrêtée de tous temps dans les conseils de Downing street, de saisir la première occasion de porter le coup suprême à la nationalité canadienne-française, aveugleront le gouverneur Cardwell sur son devoir et lui feront perdre de vue les grands et vrais principes de gouvernement responsable qu’il a reconnus et réaffirmés dans sa réprimande au gouverneur Darling. Nous ne croyons pas même porter un jugement téméraire en accusant le gouvernement impérial de connivence dans cet acte de banditisme politique.
En second lieu, il ressort de ces faits que la constitution et les franchises que la métropole prétendait avoir accordé aux colonies sont un leurre, qu’on laisse subsister dans les temps ordinaires pour faire croire à quelque chose comme de l’équité, de la justice, mais qu’on leur retire sans façon dans les circonstances les plus graves et lorsque tous les intérêts civils, politiques et nationaux des populations sont en jeu. Le czar de toutes les Russies ne se serait pas conduit plus cavalièrement à l’égard de ses aviseurs. La constitution de 1840 n’existe plus de fait. D’un jour à l’autre en Canada comme au Nouveau-Brunswick, l’arche déjà fort peu solide de nos droits, peut être brisée en pièces et anéantie par les petits tyranneaux que l’Angleterre nous a envoyés pour gouverneurs, au moment où elle voulait accomplir ses desseins pervers.
Il ressort en troisième lieu, de ce qui vient de se passer au Nouveau-Brunswick, que les agents de l’Angleterre ne se préoccupent aucunement de l’opinion publique, des vœux des populations et sont prêts à les fouler aux pieds comme ils viennent de le faire en refusant de suivre ou même de prendre l’avis des ministres élus par le peuple, soutenus par la majorité des représentants du peuple, pour suivre les conseils et les suggestions du conseil législatif qui est nommé par la Couronne et qui ne représente aucunement les vœux et les sentiments de la population du Nouveau-Brunswick.
En dernière analyse, ceci nous montre que de l’Angleterre et de ses agents, nous n’avons aucune justice à attendre autre que celle que nous lui arracherons par la plus persistante et la plus formidable des résistances constitutionnelles.
Nous sommes anxieux comme tout le monde de voir ce qui va se passer au Nouveau-Brunswick après la formation du nouveau ministère. S’il n’a pas la confiance de la majorité, la Chambre va être dissoute et le gouverneur et ses ministres vont s’efforcer par tous les moyens que des politiqueurs sans vergogne peuvent employer, quand ils ont l’or et les intrigues de l’Angleterre à discrétion, pour faire triompher les intérêts mal entendus de celle ci, pour faire triompher leur détestable cause. Nous ne serions cependant pas surpris que le peuple du Nouveau-Brunswick ne fit un mauvais parti au gouverneur Gordon et à ses nouveaux ministres et ne les chassassent à coups de fouets.
A la Nouvelle-Ecosse, le Dr. Tupper s’est décidé à faire un effort pour mettre la confédération à l’épreuve dans le parlement qu’il commande. Il est assisté en cela par M. Archibald, le chef de l’opposition. Ils ont proposé conjointement une résolution favorable à une union des provinces, dont les détails devront être réglés par le gouvernement impérial, assisté d’une délégation des différentes colonies.
Il devient donc de plus en plus probable que le sort de la nationalité canadienne-française va être remis, de par les intrigues et les trahisons de M. Cartier, à la même haute sagesse à laquelle on a confié le choix d’une capitale pour le Canada, et qui a eu la générosité d’en doter le Haut-Canada. Il est plus probable qu’on en fera autant de la nationalité canadienne-française, des droits particuliers de notre race et des intérêts distincts du Bas-Canada.
Le Bas-Canada ne comptera pas même dans les délibérations de la Conférence de Londres. Ce sera le CANADA, et comme le Canada pour l’Angleterre, c’est le Haut-Canada ou tout ce qui est anglais en Canada, dans le Haut comme dans le Bas, on ne tiendra pas même le compte le plus léger de notre section, de notre population, de nos institutions. Quand on a vu ce qui s’est passé dans la Conférence de Québec, que ne peut-on pas redouter de la Conférence de Londres? Mais, bah! qu’avons-nous que le projet de la Conférence de Québec ne nous ôte pas! Ah! les auteurs de ce dernier projet avaient plus que le génie de Durham : celui-ci n’était que cynique; ceux-ci sont fanatiques et méchants : associés à des traîtres qui calculent que plus leur trahison sera complète plus leur récompense sera grande, ils ont fait pour le pis et nous défions le cabinet de Londres de les surpasser.
En attendant, notre gouvernement joue aux Fénians. Pendant que l’ennemi se rend tranquillement aux frontières, il fait un procès ridicule à quelques individus inoffensifs qui se sont jetés comme de fines mouches dans la toile d’araignée de la police et de la magistrature de Cornwall, pour amuser notre gouvernement, et attirer son attention sur leurs personnes, pendant que l’ennemi s’avance tranquillement mais surement.
Si l’étranger menace notre pays et si l’invasion y pénètre, voyons-y le doigt de Dieu, outragé de voir nos gouvernants sacrifier les quelques libertés dont nous jouissons, torquer le patrimoine dont nous devons la conservation à sa divine et tangible protection, exposer nos traditions nationales et la foi de nos pères aux plus grands dangers.
On en est arrivé à un tel degré de désorganisation et la prostration est si grande que personne ne songe même à se préoccuper que le parlement canadien soit ou ne soit pas convoqué cette année. Le mois de mai nous sourit déjà et nous oublions qu’il n’y a pas eu de session sans nous préoccuper s’il y en aura une et ce qu’elle fera. Il est probable que le ministère y pense encore moins que tout le monde. S’il y a une conférence à Londres, le ministère canadien va sans doute s’y déléguer de par sa propre volonté. S’il a des scrupules à le faire, que n’assemble-t-il les membres du conseil législatif nommés à vie : ceux-ci lui donneront plein pouvoir d’agir et de réagir, et les ministres Canadiens seront alors sur un pied d’égalité avec le nouveau ministère du Nouveau-Brunswick!
La situation, de quelque point de vue qu’on la regarde, est désespérante…. nous dirions plutôt dégoutante, tant elle montre notre faiblesse, notre décadence morale et toute l’humiliation dont nous couvre la ridicule tutelle que nous subissons et qui nous vaudra probablement en 1866, entre autres fléaux, la Confédération et l’Invasion. Mais prenons courage, si c’est possible : dans sa bonté la Providence nous ménagera les moyens de surmonter tous les obstacles et de trouver pour notre pays une place honorable dans le rang des nations.
MÉDÉRIC LANCTÔT.