« Le Panégyrique de M. Cartier fait par lui-même », Le Pays (17 novembre, 1866)


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Date: 1866-11-17
Par: Le Pays
Citation: « Le Panégyrique de M. Cartier fait par lui-même » Le Pays (17 novembre, 1866)
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Le Panégyrique de M. Cartier fait par lui-même. ——

Au banquet déjà fameux de Montréal, M. Cartier, incapable de parler sensément de la chose publique, a parlé de sa personne, toujours de sa personne et de rien autre chose que de son individu, permettant à tout le monde de lui appliquer le proverbe : « Vanté de soi et de son curé, c’est un pas grand’-chose ! »

Passons-nous la fantaisie d’extraire de cette bouillie incongrue d’éloges indigestes, les vantardises les plus ridicules commisses par ce très petit homme d’état forcé de se louanger lui-même parce que personne ne se sent l’envie de faire pour lui cette piètre et pitoyable besogne.

Voyez : M. Cartier commence par s’étonner de l’honneur que lui font les affamés et les repus du torysme ; sa modestie ne peut s’expliquer une semblable ovation. On dirait le digne homme étonné de voir là, bouche béante, yeux élargis par la reconnaissance — des voleurs publics de la trempe des Delisle, des Bréhaut et des Schiller, tout prêts à verser…… a plein verre le champagne en son honneur. Mais il se ravise !

« Néanmoins je suis convaincu que les amis qui me fêtent croient que j’ai fait quelque chose pour mon pays. »

Sans doute le trio de greffe de la Paix et leurs émules trouvent que vous avez fait beaucoup pour le pays, qu’ils représentent au même titre que les galériens représentent la France. Cela vous suffit, M. Cartier !

Le grand homme continue : il apprend a ses auditeurs qui frissonnent de plaisir qu’il est né sur la rivière Chambly — sans doute dans ce fameux bateau a trois quilles si fameux dans les fastes du torysme.

On applaudit : quel bonheur en effet que M. Cartier soit ne et sur la rivière Chambly encore !

En 1848, M. Cartier raconte que ses amis le prièrent de se présenter :

« Je cédai à leurs instances et je fus élu. Je savais que mes compatriotes avaient jusqu’à un certain point les yeux fixés sur moi [app.] »

Remarquez cette candeur, cette componction, cette naïveté, cette humilité profonde, indicible. Relisons et admirons en silence.

Suit l’énumération des immenses et patriotiques travaux de cet illustre entre tous les illustres ; cela débute par les chemins de fer et cela finit par …… les chemins de fer.

Le premier acte parlementaire de M. Cartier—c’est lui-même qui le rapporte—fut de présenter un bill pourvoyant à la construction du chemin de fer du St. Laurent et de l’Atlantique : il réussit, attendu que personne ne s’y opposa.

Les auditeurs trouvèrent la chose si naturelle qu’ils se dispensèrent d’applaudir ; M. Cartier savait bien que l’enthousiasme se réveillerait de suite sous sa baguette magique, quand il le voudrait, aussi écoutez :

En l’année 1852-53, je demandai l’incorporation de la Compagnie du Grand-Tronc et je fis passer cette mesure malgré l’opposition la plus acharnée (app.)

Trépignements et battements de mains ! Ah ! Cartier, quel bon coup vous avez fait là !

Jugez-en, esprits incrédules !

« Le Grand-Tronc et le Pont Victoria ont inondé Montreal de prospérité.[app.]

UNE VOIX : Des piastres !

L’Hon. G. [E. CARTIER?] ; Que serait Montreal sans le Grand-Tronc ? »

Rien, n’est-ce pas ? moins que rien, cent fois oui ! Et M. Cartier que serait-il donc sans le Grand-Tronc ? La modestie l’a empêché de dire que pour récompenser ses services désintéressés, il a été nommé dès lors l’avocat du Grand-Tronc avec £1,500 de salaire par an ! Parlez-nous de servir le pays quand on en est aussi bien récompensé ! M. Cartier a oublié aussi de dire qu’il avait pris du coffre public quelques vingt millions pour les jeter en pâture à cet excellentisme Grand-Tronc.

Mais était-il besoin d’en parler ? Tout le monde ne le sait-il pas ? Preuve de bon goût, preuve de tact de la part de l’orateur. Applaudissements frénétiques quand même !

Voilà ce qu’il a fait en dehors du ministère, lorsque ses compatriotes avaient les yeux fixés sur la silhouette déjà grandissante du grandissime descendant du célibataire Jacques Cartier, né sur la Rivière Chambly ! Il aborde maintenant sa carrière ministérielle.

En 1851 et 1853 on lui offre un portefeuille : les yeux susdits de ses compatriotes, toujours plus que jamais fixés sur lui, à raison de chemins de fer et de son ancêtre, sans doute, l’intimident à un tel point qu’il refuse mordicus. En apprenant cet acte d’abnégation souveraine de la bouche même du bien-aimé, on se tord autour des tables, dans les convulsions d’un enthousiasme délirant et M. Cartier s’écrie comme Aristide refusant la présidence de l’Aréopage :

« Vous voyez par là quelle était mon ambition. »

O désintéressement magnanime de l’arrière-petit neveu de Jacques Cartier! Comme il laisse loin derrière lui les Coclès! Comme il relègue dans l’ombre les grandes figures patriotiques d’es temps anciens et modernes! Considérez un peu ce génie sublime qui refuse un portefeuille ! Consolez-vous, cependant, ce ne peut être et ce ne fut pas pour longtemps : le pays ne pouvait se passer de ses services inappréciables, aussi, il nous l’ apprend lui-même, « à la retraite de M. Morin, en 1855, je ne pus refuser plus longtemps. »

Voici M. Cartier ministre, enfin ! vous allez voir comment il a su, comme tel, entasser Ossa sur Pélion et accabler son pays de bienfaits tous plus précieux les uns que les autres.

Résumons, car c’est trop long, un volume ne suffirait pas. Songez y, c’est M. Cartier qui parle :

« C’est MOI qui ai doté le pays de son système actuel d’éducation..

« C’est grâce à MOI si depuis dix ans le nombre des écoles élémentaires a doublé.

« C’est MOI qui ai été Procureur-Général du Bas-Canada durant 11 ans.

« C’est MOI qui ai réglé la tenure seigneuriale.

« C’est MOI qui ai établi la décentralisation judiciaire.

« C’est MOI qui ai accompli la codification des lois.

« C’est MOI qui ai proposé le premier la confédération et le chemin de fer intercolonial.

« C’est MOI qui ai amélioré les lois criminelles.

« C’est MOI qui ai aboli la peine de mort en certains cas. »

Les auditeurs bénévoles du grand homme ont acclamé tout cela comme si c’était la vérité pure. Force nous est néanmoins de dire qu’il faut en prendre un peu et en laisser beaucoup.

Le Mot est très mal placé parfois, si mal en réalité qu’en honnête homme nous sommes contraint, bien à regret, d’y substituer un autre « article. »

1o. Tenure seigneuriale : sans les libéraux et MM. Sicotte et Drummond, nous serions encore affligés de cette plaie sociale : M. Cartier n’a fait que terminer le travail de ces Messieurs et encore l’a-t-il très mal parachevé.

2o. Décentralisation judiciaire : M. Cartier n’ayant pas inventé la poudre n’a pas non plus tiré de sa cervelle cette grande mesure que les libéraux réclamaient depuis dix ans, et qu’il n’a présentée qu’à corps défendant : on sait quel gâchis le procureur général du Grand-Tronc……… pardon du Bas-Canada, a commis au détriment des plaideurs.

3o. Codification des lois : M. Cartier tient à ce que notre code qu’il n’a pas fait porte son petit nom : Code Napoléon, Code Cartier, hem ? cela ferait bien !

4o. La confédération et le chemin de fer intercolonial, les « deux faons jumeaux de la chevrette  » tory : oh ! vantez – vous en, M. Cartier ! Lord Durham, ce grand ennemi des Canadiens-français, avait pensé avant vous à la première ; quant au second, comme il coûtera vingt millions au Canada, nous vous laissons le bénifice du doute.

Est-il besoin de pousser l’investigation plus loin ?

Oui, cela ne nuira pas ; M. Cartier aurait dû ajouter—choses qu’il a oubliées :

 » C’est MOI qui ai, en dix ans, triplé la dette publique et quadruplé les dépenses du gouvernement.

 » C’est MOI qui ai fait l’aumône au Grand-Tronc d’une vingtaine de millions, au grand dommage du coffre public.

 » C’est MOI qui ai inventé les green-backs canadiens.

 » C’est MOI qui ai réhabilité, casé, douilletté quantité de voleurs, concussionnaires et défalcataires, entr’autres, Delisle, Bréhaut, Schiller, McGinn et Tassé.

 » C’est MOI qui me suis vanté, à New-York, de mener le clergé par le bout du nez !  »

Allons, c’en est assez : à quoi bon, du reste, redire toutes ces belles et bonnes choses que les gais gaillards du banquet savaient sur le bout de leurs doigts !

Pourquoi parler de l’affaire Lamirande, des gaspillages d’Ottawa, du double shuffle et d’autres mignonnes peccadilles de même acabit ? Le passé n’est plus, c’est encore M. Cartier qui le dit :

 » Mes amis nous avons devant nous une ère de gloire. Nous entrons dans la confédération. Qu’elle ne nous effraie pas. Ce n’est que la réalisation du projet de celui qui mit le premier le pied en Canada ; Jacques-Cartier. »

Nous disions tantôt que l’origine de la confédération remontait à Lord Durham ; nous nous étions trompé de deux ou trois siècles ! C’est le grand-père de M. Cartier qui a inventé la chose. C’est le navigateur de St. Malo qui a créé et mis au monde le projet de Québec, les 72 résolutions !

Franchement, c’est à crever de rire !

Citons encore, fesons miroiter une des plus belles perles de cet écrin de bêtises ineffables, le discours de M. Cartier :

 » Car si, dans trois siècles, l’histoire qui peut-être mentionnera mon nom comme ayant fait quelque chose pour ma patrie, venait à dire que j’ai forligné, on aurait ma mémoire en horreur, et je ne veux pas qu’il en soit ainsi (appl. prolongés) ! ! ! »

Trois siècles ! mais c’est trop long ! Forligné ! Ah ! grand Dieu ! Plaignons de tout cœur les infortunées qui ont pu subir le supplice d’un pareil galimatias !

Trinité du greffe de la Paix, vous êtes assez punie !

Convives, grands et petits, vous avez laborieusement, et à la sueur de votre front, gagné le champagne ministériel que vous avez bu !

Forligné ? Trois siècles ? Ah ! M. Cartier, votre panégyrique est fait et parfait.—Courrier de St. Hyacinthe.

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