« Résignation de M. Brown », Le Pays (21 décembre, 1865)


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Date: 1865-12-21
Par: Le Pays
Citation: « Résignation de M. Brown » Le Pays (21 décembre, 1865)
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Résignation de M. Brown.

La grande nouvelle du jour, celle qui concentre toutes les attentions et provoque tous les commentaires, c’est celle de la résignation de M. Brown. Et certes elle est importante. L’hon. Président du Conseil, poussé au pied du mur, n’a eu d’autre alternative que de remettre son portefeuille entre les mains du premier ministre. Ce que nous avons prédit, ce à quoi s’attendaient tous les hommes réfléchis, est enfin arrivé.

Dès les premières heures de la coalition Brown-Taché, nous avons dit que cette alliance contre nature ne pourrait subsister. L’Hon. M. Dorion en a, le premier, signalé à M. Brown lui-même tous les défauts, tous les germes de division. Il y avait trop d’éléments de discorde et de ruine dans une administration qui comptait dans son sein des antipodes comme M. Brown et M. Cartier, M. MacDougall et M. McDonald, M. Galt et M. Howland, pour que la désunion ne s’y mît pas bientôt. Chacun admettait l’instabilité d’un semblable gouvernement : on ne différait plus que sur la date de la dispersion. Aujourd’hui le problème est résolu.

M. Brown sorti du ministère, c’est la perte pour celui-ci d’une immense influence, c’est la soustraction d’une grande force, c’est l’affaissement, la ruine du parti tory. Dans un moment où il semblait approcher de son terme, le torysime a réussi à escamoter l’appui du radicalisme haut-canadien, en lui promettant mer et monde. Trompé par des apparences de bonne foi, M. Brown a tendu à M. Cartier une main secourable et l’a rendu à la vie. La confédération, c’est la représentation basée sur la population, précisément la chose que convoitait le Haut-Canada depuis de longues années. Et c’est cela que M. Cartier a concédé pour sauver ses jours, tout en mettant en péril ceux de ses compatriotes. M. Brown a accepté de tout cœur un si beau cadeau et il a cru de bonne foi qu’on le lui livrerait un jour. Ses efforts, ses travaux, son influence, il a tout mis au service de ses nouveaux alliés, en attendant l’accomplissement de leur promesse.

Cette promesse, les torys ne pouvaient la remplir, et ils le savaient lorsqu’ils la faisaient. Les mois se sont succédés sans apporter autre chose au torysme qu’un démenti et à M. Brown que le désappointement. Enfin lassé de soutenir en vain un édifice qui menaçait sans cesse de crouler, indigné des retards apportés à l’accomplissement de ses vues, blasé d’une alliance aussi infructueuse que ridicule, M. Brown a retiré son appui au gouvernement, qui, livré à lui-même, ne peut que vivoter pendant quelques moments avant de s’éteindre dans le mépris général.

La dépêche ne donne pas le motif réel de la retraite de M. Brown. Elle dit seulement qu’étant seul au Conseil à soutenir une idée, il ne peut rester en désaccord avec ses collègues sur une importante question et qu’il croit devoir se retirer. Et elle ajoute qu’il serait nuisible à l’intérêt public que des détails fussent publiés avant la prochaine session.

Quelle est donc cette question ? Serait-ce la prorogation du parlement ? On sait que M. Brown a grommelé chaque fois que la législature était réunie un peu tard en hiver et que même un gouvernement, dont il était l’appui dévoué, reçut de lui quelques ruades, parce qu’il n’avait convoqué les chambres qu’en février, quoique la session précédente fût à peine terminée depuis trois ou quatre mois. D’un autre côté, le gouvernement croirait de son intérêt de ne réunir la législature qu’au printemps ou à l’été. Cela peut être la cause de cette résignation.

Serait-ce la question de la fédération des deux Canadas ? On sait que le gouvernement a promis à M. Brown cette solution de nos difficultés sectionnelles pour le commencement de 1866, dans le cas où la confédération serait impossible. Or la confédération s’en va à la dérive, et la fédération est inacceptable au ministère. Quand même M. Cartier désirerait intimement la fédération, nous croyons qu’il n’oserait la préconiser, parce que le Leader, le Spectator, le Canadien, la Minerve et probablement le Journal de Québec, tous cinq les principaux organes du gouvernement, se sont prononcés contre ce projet. En face d’une telle opposition de la part de ses propres partisans, M. Cartier trouverait sans doute à songer. Il ne peut donc remplir la promesse qu’il a faite à M. Brown. Ne serait-ce pas la raison de la retraite de l’Hon. président du conseil ?

Quelle qu’en soit la cause, la résignation de M. Brown est d’une immense portée. Il n’est pas à croire que l’élément radical haut-canadien refusera de suivre son chef : au contraire, le malaise qui torturait évidemment les clear-grits depuis plus d’un an, trouve aujourd’hui un terme qui sera accueilli volontiers. Nous ignorons si M. Howland et M. MacDougall suivront M. Brown dans sa retraite : mais quoi qu’il en soit, les partisans ne sauraient abandonner sa fortune.

En toute sécurité, nous pouvons donc prédire le démembrement et la ruine de la coalition. M. Brown s’est aperçu qu’on le jouait : eh bien ! il livre aujourd’hui à lui-même le torysme dont la galère ne voguera pas longtemps sans se briser. Il se peut cependant, à la rigueur, que M. Brown, tout en se retirant du ministère, ne lui déclare point la guerre immédiatement et qu’il attende même pour cela jusqu’à la prochaine session. Mais cette neutralité, si elle existe jamais, n’aura qu’un temps.

Depuis que nous avons écrit cet article nous avons vu les journaux ministériels. Leurs commentaires sur la résignation de M. Brown font voir qu’ils s’attendent à une opposition à outrance de sa part. Cela ne fera que précipiter la chûte du ministère.

Au moment de mettre sous presse nous apprenons que M. Howland a aussi offert sa résignation.

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