« Sans Titre » Le Défricheur (27 décembre, 1866)
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Date: 1866-10-06
Par: Le Défricheur
Citation: « Sans Titre » Le Défricheur (27 décembre, 1866)
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Le Défricheur.
L’Avenir, 27 Décembre 1866.
Le Journal des Trois-Rivières nous a fait la question suivante :
“ L’Union de toutes les Provinces de l’Amérique Britannique du Nord, ne les mettra-t-elle pas plus en état d’échapper aux dangers de l’avenir que leur isolement actuel. ”
Le Journal des Trois-Rivières est un des zélés partisans de la Confédération. La manière dont il a posé la question trahit toute sa pensée, et nous donne le secret de ses sympathies ; s’il prêche la Confédération, c’est pour le bonheur des colonies anglaises de l’Amérique Britannique du Nord ! Le bonheur des colonies anglaises, voilà la première de ses préoccupations !
Rendons de suite cette justice au Journal des Trois-Rivières, que sa pensée est parfaitement conforme à celle de ses maîtres.
Quand les ministres ont entrepris leur Confédération, ils n’ont eu en vue que les colonies anglaises ; la base de tous leurs calculs, de toutes leurs espérances, de tous leurs projets, toujours les colonies anglaises.
Et bien ! ce n’est pas notre manière de voir, à nous politiques de l’école de M. Papineau ; quand un changement quelconque dans nos institutions politiques ou sociales nous est proposé, nous n’examinons pas si ce changement sera utile aux colonies anglaises ou à tel autre de nos voisins, notre première, notre seule pensée est pour le Bas-Canada et la race française.
Qu’avons nous de commun avec ces colonies anglaises ? Quels intérêts quelles relations nous attachent à elles ? Est-ce l’origine ? La religion, la langue, les aspirations nationales ? Non, rien de tout cela.
Nous n’avons rien de commun avec les colonies anglaises sinon que nous sommes dépendants de la même métropole.
C’est là la raison d’être du servilisme du Journal des Trois-Rivières et du ministère. Car quel autre nom donner à la conduite de celui qui, dans les changements constitutionnels qu’on impose à sa nation, ne voit que le plus ou moins de danger ou de bien-être qu’en retirent ceux avec les quel il a l’honneur de partager le joug colonial ?
Le Journal des Trois-Rivières et les autres partisans de la Confédération ont oublié qu’ils étaient Canadiens-Français, pour ne pas perdre de vue qu’ils étaient colons anglais.
Aussi, avant d’examiner si la Confédération mettra les colonies anglaises de l’Amérique Britannique du Nord en état d’échapper aux dangers de l’avenir, nous examinerons si la Confédération sera utile au Bas-Canada et à la race française.
Nous nous soucions, nous, des colonies anglaises : Nouvelle-Ecosse, Nouveau-Brunswick, Ile du Prince Edouard, Terre-Neuve, comme de l’an quarante. Nous avons avec elle les mêmes relations qu’avec l’Australie : nous sommes colonie de l’Angleterre, c’est là tout. La seule différence c’est le plus ou moins de distance qui nous sépare.
Le Journal des Trois-Rivières est partisan de la Confédération, parce qu’elle mettra les colonies anglaises de l’Amérique en état d’échapper aux dangers de l’avenir ; nous, nous en sommes les adversaires, parce qu’elle sera le tombeau de la race française, et la ruine du Bas-Canada.
Agissant dans le Bas-Canada, c’est à dire dans sa sphère naturelle, la race française exerce son action dans toute l’étendue de ses forces. Quand elle sera mêlée à une race cinq fois supérieure, dont les tendances sont diamétralement opposés, il arrivera de deux choses l’une : ou elle suivra, docile esclave, la majorité anglaise et protestante, et deviendra, avant longtemps, anglaise et protestante comme elle; ou elle luttera, minorité impuissante, et alors au lieu d’être engloutie et noyée pacifiquement, lentement, savamment, elle sera réduite à merci par la violence.
Le projet de confédération nous livre pieds et poings liés aux colonies anglaises. Nous ne pouvons rien, absolument rien. Toutes les questions importantes sont du domaine du gouvernement fédéral c’est à-dire du gouvernement des colonies anglaises, et tous les actes de notre petit parlement local peuvent être modifiés corrigés, coupés, augmentés, annulés par le même gouvernement. Il a droit de tailler dans nos institutions, nos lois, nos actes, comme en plein drap.
Ce n’est plus même une Confédération : la forme fédérative n’attribue au gouvernement central que la direction des affaires communes à tous les états ; les affaires particulières des états sont laissées à leur contrôle et personne, pas plus le gouvernement central qu’un autre, n’a le droit d’y voir. Ici, c’est tout le contraire : le gouvernement central a la haute main sur tout, entendez-vous, tout. C’est une union législative mal déguisée, et qui dans quelques années ne le sera pas même du tout.
Il serait oiseux maintenant de discuter si l’union des provinces les mettra en état d’échapper aux dangers de l’avenir, mais comme nous ne voulons pas être en reste de politesse avec notre confrère, qui nous a promis une réplique, nous allons aborder sa question.
Avant de formuler cette question, notre confrère nous a jeté triomphalement à la tête ce cri : l’Union fait la force, d’un ton qui voulait dire : tirez-vous de là.
Nous avons de suite répliqué et nous répondons encore : l’Union fait la force, oui, mais seulement quand les éléments unis sont homogènes. Vous aurez beau entasser ensemble des éléments disparates, il n’y aura pas de force, il n’y aura pas même d’union.
L’union de l’Irlande à l’Angleterre n’a été ni forte ni heureuse, non plus que l’union de la Hongrie et de l’Italie à l’Autriche. S’il y avait eu entre l’Irlande et l’Angleterre, entre la Hongrie ou l’Italie et l’Autriche identité quelconque, elles auraient été des puissances formidables. Loin de là, ces unions ont été faibles et déplorables.
Or, les provinces de l’Amérique britannique du Nord sont elles homogènes ? Que le Journal des Trois-Rivières réponde.
Maintenant quels sont ces dangers, aux quels l’union des provinces nous mettrait en mesure d’échapper ?
Ces dangers ne peuvent venir que de l’agression des Etats-Unis. La confédération sera-t-elle de taille à lutter avec le puissant colosse ? Nos cinq millions de confédérés pourront-ils tenir tête aux trente millions d’hommes qui composent l’Union américaine ? Cette idée est chimérique. Nous l’avons déjà dit dans un autre article et nous le répétons, il faut voir les choses telles qu’elles sont et les dire telles qu’on les voit : quand vous aurez fait la Confédération, vous vous serez armés d’une coquille d’œuf pour arrêter un boulet ; vous aurez mis un brin de paille sous les pas d’un géant.
Bien loin de mettre les colonies en état d’échapper aux dangers de l’avenir, la Confédération en créera de nouveaux.
Dans le sein de cette union étrange, tous les éléments contraires vont se trouver en présence : l’élément catholique et l’élément protestant, l’élément anglais et l’élément français. De ce moment, il y aura lutte, division, guerre, anarchie ; l’élément le plus faible, c’est-à-dire l’élément français et catholique sera entraîné et englouti par le plus fort.
A quelque point de vue qu’on l’envisage, le projet de Confédération est faux et plein de dangers. Il n’y a pas un homme, pas même M. McLeod, rédacteur du Journal des Trois-Rivières, qui ne soit forcé d’en convenir.
M. McLeod ne nous a demandé qu’une réponse, nous irons plus loin : nous lui dirons franchement, crûment, pourquoi lui et les conservateurs à tous crins donnent leur appui à un projet aussi radicalement mauvais : ce n’est parce qu’ils croient que l’union des provinces les mettra en état d’échapper aux dangers de l’avenir ; ce n’est là qu’un misérable prétexte : la véritable raison c’est la haine du parti libéral et des idées libérales.
Lorsqu’en 1864, le parti conservateur perdit le pouvoir, le parti libéral allait s’en emparer et pour longtemps. Le ministère conservateur fit brusquement volte-face : il s’allia avec M. Brown et les clear grits qui exigèrent comme prix de cette alliance, la Confédération. Les sacrifices de principes ne coûtent guère à M. Cartier : celui-là lui remettait en mains un portefeuille ardemment convoité ; il n’hésita pas ; un grand nombre de ses partisans politiques se séparèrent dès lors de lui, mais un aussi grand nombre —parmi eux M. McLeod— acceptèrent la nouvelle alliance de leur maître et la politique qui s’en suivait. Cette alliance, cette politique ils la détestaient au fond du cœur : mais c’était le seul moyen de rejeter dans l’opposition le parti libéral et les idées libérales.
Vous avez réussi messieurs ; vous avez obtenu un triomphe temporaire, mais vous avez tué la nationalité !