« LA SITUATION I », L’Union Nationale (5 mai, 1866)
Informations sur le document
Date: 1866-05-05
Par: L’Union Nationale
Citation: « LA SITUATION I » L’Union Nationale (5 mai, 1866)
Autres formats: Á préciser.
LA SITUATION. I.
Il importe toujours de bien définir les situations.
Le marin doit savoir d’où il vient, où il est et où il arrivera.
Le passé nous est assez connu, il suffit de l’indiquer pour qu’il se retrace à l’esprit.
Le présent—nous ne voulons parler, bien entendu, que de l’état des esprits—le présent est sous nos yeux, un peu embrouillé encore, un peu douteux, entouré de quelqu’incertitude. Il se dégage cependant des ombres. La position se dessine. Si elle s’assombrit dans un sens, elle s’éclaire dans un autre. Si l’horizon s’obscurcit, il semble qu’un vent s’élève de toutes parts qui chassera les nuages.
La vie des peuples est un combat perpétuel entre ceux qui veulent les façonner à leur guise pour les exploiter et se nourrir de leur substance précieuse, souvent arrachée à leur résistance par une pression morale et quelquefois violente; et ceux qui se font les champions des intérêts publics, des libertés légitimes, des droits acquis de par la loi naturelle ou par le fait accompli, et qui ne lutteraient pas avec plus d’énergie s’il s’agissait de leur existence même.
Il y a des moments où cette grande lutte prend un caractère tellement tranché, où tous les éléments en action se produisent avec une telle vigueur, que l’œil le moins observateur les aperçoit et que toute plume peut les décrire, les définir et les classifier.
Ces moments font époque. Nous sommes arrivés à un de ces moments là. De même qu’il suffit de regarder tout autour de soi pour s’en apercevoir, de même il suffit de se recueillir un moment et de s’élever d’une coudée pour embrasser en un clin d’œil l’action respective des éléments en lutte, les analyser et les dominer en quelque sorte.
C’est un travail d’observation que nous avons trouvé le temps de faire, au milieu de quelques autres occupations. Comme le tableau nous a intéressé, nous invitons le lecteur à y jeter un regard.
Les éléments qui conspirent à cette heure contre les populations du Canada, des provinces maritimes et tout spécialement contre la population canadienne-française et l’Eglise Catholique, sont formidables, il sont puissants, on ne peut trop les redouter.
Sur la première ligne, nous voyons de nos frères, dont le nom français indiquerait d’autres sentiments, si nous ne savions qu’Albion excelle dans l’art de se faire des alliés à force de promesses et d’intrigues, à prix d’or et d’honneurs. Nous parlons des hommes d’état canadiens-français qui ont promis de livrer à nos ennemis la nationalité canadienne-française et de substituer à la charte de 1840—obtenue après une lutte longue, pénible, sanglante même, mais surtout glorieuse, et qui du reste ne pêche pas par l’excès des garanties qu’elle nous offre, surtout depuis qu’on l’a indignement altérée—le projet infâme, le décret de mort insolent et profondément machiavélique de la conférence de Québec.
Sur le même plan, bras dessus bras dessous avec les traîtres et les renégats canadiens-français, vous apercevez comme nous toute la troupe d’élite des ennemis de la race canadienne-française qui se sont établis à ses côtés, l’ont entourée comme dans un cercle de fer et se sont attachés à ses flancs pour lui porter avec plus de sureté des coups que la haine dicte et que la prudence seule tient suspendus pendant un temps jusqu’à ce qu’une occasion favorable se présente de frapper. Nous voulons parler des tories fanatiques du Bas-Canada, des clear-grits et des prétendus conservateurs libéraux du Haut-Canada, qui n’ont jamais vu dans le peuple Canadien-français qu’un élément à exploiter pour tramer sa propre perte, ou un obstacle formidable au triomphe de la domination absolue de la race anglo-saxonne dans l’Amérique Britannique, et qu’il faut faire disparaitre coûte que coûte.
Sur le second plan, acculé au bureau colonial, y puisant leurs instructions et leur force, les représentants de la puissance anglaise, les agents de l’empire dont les recommandations auprès du bureau colonial font d’un simple et rustique canadien-français un baron ou un sir, lorsque les services rendus à la Couronne aux dépens des intérêts de la nationalité canadienne-française, ont ému la froide Albion, qui réchauffe alors en les rapprochant plus près de son trône éclatant, de son oligarchie rayonnant d’orgueil et de puissance, les cœurs assez refroidis pour avoir cessé de battre pour la patrie et former des vœux pour le triomphe de l’étranger.—Nous voulons parler des gouverneurs et des lieutenants-gouverneurs envoyés ici pour représenter l’autorité impériale, le pouvoir suprême—ce qui n’est que juste,—faire les affaires de l’Angleterre—ce qui n’est que trop apparent d’après l’état de sujétion dans lequel nous sommes,—et remplir leur cassette personnelle et celle de leurs amis—comme le prouve notre état de dénuement relatif et le spectacle qu’offre l’émigration de nos compatriotes, fuyant comme des troupeaux tondus si ras qu’ils ne peuvent plus supporter la rigueur de ce climat, et vont chercher, avec plus ou moins de succès, sous des cieux étrangers, une aisance qu’ils ne peuvent obtenir au pays natal.
Enfin, dans le lointain, par de là l’Océan, mais allongeant ses grands bras dans les cinq parties du monde, nous apercevons le bureau colonial siégeant dans Downing street et les capitalistes anglais manipulant leurs millions dans Lombard street: double siège de la puissance incommensurable où les destinées indépendantes des Chinois sont en présence d’un tonneau d’opium dans lequel elles s’engloutissent petit à petit sous le regard impérieux du lion britannique! où les peuples de l’Inde peuvent voir le nombre de millions qu’a couté et que couteront leur asservissement, leur destruction par le fer et par le feu et la conquête de leurs riches et immenses contrées! où les noirs de la Jamaïque peuvent contempler les instruments de leurs supplices à côté des pièces accusatrices que le peuple anglais même formule contre ses indignes agents! où—flattés sans doute de se trouver en semblable compagnie, mais fort peu rassurés par le sort de ces peuples si différents de la race latine, mais non moins détestés du bureau colonial—nos compatriotes peuvent, pour se distraire de leurs inquiétudes, lire l’arrêt de mort prononcé contre les Acadiens, les projets formulés par les prédécesseurs de Durham pour nous priver de nos droits, nous ôter le privilége de parler ou [d’écrire?] dans les ciconstances officielles, la langue de Jacques-Cartier, de Montcalm et de Salaberry: le tout relié dans un volume et suivi du projet de lord Durham lui-même qu’il suffit d’ouvrir pour bien se convaincre que son excellence, M. le secrétaire des colonies Cardwell, y a puisé l’inspiration de ses dépêches au sujet de la confédération et que le projet de la conférence de Québec n’est que le plan d’après lequel doit être réalisé le fétiche Durham, l’anglicisation graduelle des canadiens-français par l’Union avec le Haut-Canada d’abord, puis par une union fédérale avec les autres provinces britanniques, enfin par une union législative embrassant toutes les colonies, au milieu desquelles le Bas-Canada ne sera plus un oasis mais un mirage trompeur, un souvenir éphémère dans l’immensité du désert anglo-saxon!
Voilà les éléments qui s’acharnent en ce moment à notre perte. A l’intérieur les traîtres et les renégats: Cartier Cauchon et toute l’infâme séquelle. A l’extérieur le bureau colonial obéissant aux inspirations de lord Durham et aux traditions séculaires de la politique d’égoïsme et d’envahissement de la superbe et perfide Albion.
Que nous réservent-ils? quel est le but de leurs efforts? quel est le but immédiat de leur conspiration?
L’union fédérale de toutes les provinces sur les bases du projet de la conférence de Québec, ou sur des bases analogues, et s’il est possible, sur des bases encore plus défavorables à la nationalité canadienne-française.
Quels moyens veulent-ils prendre, pour nous plonger dans cet abîme?
Il est bien évident qu’ils veulent éloigner de nous autant que possible le tribunal qui sera saisi de la sentence qui doit être prononcée contre nous, afin que la distance nous empêche d’être entendus et que l’écho de notre voix se perde dans l’espace qui nous sépare du bureau colonial, auquel on veut confier le soin de régler notre sort d’une manière finale, sans nous laisser d’autre droit que celui de maudire, tout en nous la laissant imposer, la constitution que l’on jugera bon de nous fabriquer pour le bien être et la satisfaction des hommes qui nous gouvernent et disposent de nous, comme bon leur semble, à trois mille milles de distance.
Voilà ce que méditent nos ennemis.
Nous verrons dans un autre article quels éléments de résistance leurs projets rencontrent, tant dans les colonies que l’on veut asservir, qu’à l’extérieur et sur divers points du globe qui donnent parfois de sérieuses inquiétudes à notre chère et bien aimée métropole!
MÉDÉRIC LANCTÔT.