« LA SITUATION III », L’Union Nationale (8 mai, 1866)
Informations sur le document
Date: 1866-05-08
Par: L’Union Nationale
Citation: « LA SITUATION III » L’Union Nationale (8 mai, 1866)
Autres formats: Á préciser.
LA SITUATION. III.
ORGANISATION DE LA RÉSISTANCE CONSTITUTIONNELLE.
Si avec les éléments d’opposition et de résistance à la politique fédérale, les cinq colonies ne réussissent pas à la faire échouer, elles ne devront s’en prendre qu’à leur apathie et à leur négligence, car ces éléments d’opposition et de résistance sont beaucoup plus que suffisantes en eux-mêmes pour déjouer les projets des conspirateurs de la conférence de Québec.
Les cinq colonies n’ont qu’à s’entendre maintenant dans leur opposition à l’union fédérale pour briser la chaîne qu’on veut leur imposer.
Cette entente peut se faire d’une manière bien simple et bien efficace.
Que dans chacune des cinq colonies et particulièrement au Canada, au Nouveau-Brunswick et à la Nouvelle-Ecosse, il s’organise, sous la direction d’un comité Exécutif, des comités de comté ou de colléges électoraux.
Que ces comités délèguent à leur président et à leur secrétaire la mission de les représenter dans une convention générale qui siégerait à un jour donné dans chaque colonie.
Que les Comités exécutifs des trois ou des cinq colonies, s’entendent préalablement sur les propositions qui devront être soumises à ces conventions, afin que les mêmes mesures soient adoptées par chacune.
Que ces mesures soient aussi efficaces que possibles, et soient faites surtout en vue de la pression à exercer sur le gouvernement impérial.
Nous n’avons besoin que de les indiquer pour montrer combien elles peuvent être promptement prises.
La publication et la circulation par milliers de milliers d’un manifeste exposant la situation avec énergie et clarté, devrait être la première mesure adoptée par les Comités Exécutifs de chaque province, afin de mettre de suite le public au fait de la situation.
L’organisation des comités exécutifs deviendrait alors très facile.
A la convention qui aurait lieu, disons au commencement de juin, alors que rien n’entrave les communications, on proposerait, entr’autres mesures, d’abord des résolutions comportant les vues des délégués du peuple.
Un projet de requête serait basé sur ces résolutions et chacun des délégués en emporterait autant de copies qu’il en voudrait, dans sa localité, et se chargerait de voir à ce qu’elles soient signées par leurs concitoyens, puis renvoyées au comité exécutif sous le plus bref délai.
En même temps les diverses conventions coloniales devraient choisir parmi leurs membres quelques hommes éminents qui seraient délégués en Angleterre.
Ces délégations auraient la mission d’aller faire valoir en Angleterre (soit sur le champ, soit au moment où nos gouvernants auraient l’audace de déférer la question au gouvernement impérial et de se déléguer eux-mêmes en Angleterre), les droits et les intérêts des colonies.
Les délégations emporteraient avec elles l’expression de la volonté des populations dans des requêtes couvertes de signatures.
Il n’est aucunement nécessaire d’indiquer qu’en Angleterre, les délégués seraient en communication avec les hommes éminents qui, tels que les Roebuck, les Bright, les Gray et tant d’autres, embrasseraient la cause des libertés et du self government octroyés aux colonies par l’intervention de ces mêmes hommes, du moins de quelques-uns d’entre eux. La plus grande partie de la presse anglaise les soutiendrait aussi.
Nous n’avons pas besoin de dire combien les délégations du Canada, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick exerceraient d’influence sur le bureau colonial.
Aux grands jours des luttes du passé, la population canadienne-française n’a jamais eu recours en vain à ce mode de défense contre les projets de ses ennemis. Parmi les plus belles pages de notre histoire, sont celles où sont consignés les efforts de nos délégués en Angleterre, des Papineau et des Viger, pour déjouer les trames de l’oligarchie coloniale et arracher nos libertés à un bureau impérial préjugé, routinier, corrupteur et corrompu.
Imitons donc ces grands exemples et employons dans le présent un moyen qui n’a jamais failli dans le passé.
Quoiqu’on fasse de cette suggestion, l’organisation de comités et de conventions devrait avoir lieu incessamment, et le Comité Exécutif en existence à Montréal devrait de suite se mettre en communication avec les Messieurs Howe, Annand et autres à la Nouvelle-Ecosse; avec les Messieurs Smith, Anglin et autres au Nouveau-Brunswick et faire jusqu’à Terre-Neuve et à l’Ile du Prince Edouard, des tentatives judicieuses pour organiser partout l’opposition et la résistance constitutionnelles.
Nous espérons que nos confrères anti-fédéraux vont mettre la main à l’œuvre et nous aider à mettre l’opinion publique à la hauteur de la situation et des devoirs que lui créent les circonstances.
Dans notre dernier article nous avons ajouté aux éléments de résistance à l’intérieur des colonies, des éléments extérieurs, et nous avons nommé la France et les Etats-Unis.
Lorsqu’aux débuts de la lutte on nous disait: mais comment voulez-vous résister à tant d’éléments combinant leurs efforts pour vous imposer la confédération? nous répondions que le patriotisme canadien-français, l’élément catholique dans les deux Canadas, les intérêts qui seraient froissés, dans les provinces maritimes, par le nouveau projet, constitueraient des éléments de résistance dont les efforts réunis pourraient donner un choc formidable et peut-être irrésistible.
Nous ajoutions aussi: Et qui nous empêchera d’en appeler à la France? Nous sommes passés de sa puissance à celle d’Albion en vertu d’un traité. La France a-t-elle cessé d’être partie à ce traité? Son honneur n’est-il pas engagé à en faire observer la lettre et à en faire suivre l’esprit?
Et si l’on s’écarte de la lettre et de l’esprit de ce traité, n’avons nous pas le droit et n’est-ce pas même notre devoir d’attirer l’attention de notre ancienne et toujours chère mère-patrie sur la parole qu’Albion lui a jurée? Or le projet de la conférence de Québec est un trait de plume passé sur le traité de Paris. Ce traité nous garantit virtuellement notre autonomie. C’est là son esprit, et notre volonté seule de renoncer à ce droit peut dégager l’honneur de la France et de l’Angleterre. Or, la volonté du peuple canadien français, c’est de conserver sa nationalité distincte, son autonomie absolue, et le projet de la Conférence de Québec anéantissant virtuellement et intentionnellement cette nationalité, détruisant toute apparence d’autonomie et avouant même ce but: la formation d’une NOUVELLE NATIONALITÉ, c’est le droit, c’est même le devoir du peuple canadien-français d’en appeler à la France, si l’Angleterre consacre cette violation des traités.
Le Courrier de St. Hyacinthe, se fondant sans doute sur le fait certain que la confédération a pour but l’anéantissement de la nationalité canadienne-française, faisait fort judicieusement remarquer l’autre jour que le gouvernement de Napoléon se croirait peut-être autorisé à intervenir sur le principe qu’il a lui-même consacré à plusieurs reprises, l’autonomie des nationalités et leur place indépendante sous le regard de Dieu qui les a formées dans son infaillible sagesse. Nul doute que la France trouverait dans ce principe une raison plausible d’intervenir. Mais dans l’esprit du traité même, se trouve la raison déterminante de l’intervention de la France. Que l’Angleterre persiste, et nous trouverons alors la force de répondre à l’appel que nous faisait dernièrement, par voie de correspondance inédite, un ecclésiastique du district de Trois-Rivières, qui rendant un hommage trop flatteur à nos efforts, nous demandait de porter de suite devant le peuple canadien-français notre suggestion d’en appeler à la France, et il nous donnait l’assurance que le peuple accueillerait avec enthousiasme cette proposition et signerait à deux mains, une requête au gouvernement français et un appel aux sympathies du people héroïque d’où sont sortis nos ancêtres. Nul doute qu’une note de M. le ministre des affaires étrangères français à l’ambassade anglaise, qui s’empresserait de la transmettre à Londres, aurait l’effet de faire rentrer en lui-même le bureau colonial, qui ne serait pas pressé ensuite de sortir de ses cartons le décret de mort de lanationalité canadienne-française.
Les Etats-Unis voient d’un fort mauvais œil l’organisation à leur côté d’une puissance destinée—l’aveu en a été ouvertement fait en Angleterre et ici,—à être l’alliée de l’Angleterre dans toute guerre qu’elle pourrait avoir avec nos voisins. D’un autre côté, nous vous demandons un peu si la perspective d’avoir à épouser les querelles de l’Angleterre et de nous battre pour elle avec nos voisins (dont les relations amicales sont si précieuses et si nécessaires mêmes à notre commerce, à notre prospérité et à notre existence même) doit bien sourire au peuple canadien-français ainsi qu’à toutes les populations de l’Amérique du Nord? Loin de se sentir enthousiasmé à cette pensée par trop glorieuse, les populations des colonies ont raison de craindre que l’exécution du projet de confédération si justement antipathique aux Etats-Unis, ne place nos relations avec ceux-ci dans un état fort critique.
A l’instar de l’hon. M. McDougall, l’un des membres du ministère actuel, qui s’écriait un jour que si on n’accordait pas aux clear-grits leurs demandes, ils tourneraient leurs regards du côté de Washington, les populations des colonies opposées à la confédération pourraient bien à leur tour envoyer un mémoire au cabinet américain, lui exposant que l’œuvre de la confédération n’est pas leur œuvre, mais celle de l’Angleterre et qu’elle est tout autant dirigée contre nous que contre les Etats-Unis mêmes et que toute tentative diplomatique …. et cætera. … qui serait faite pour s’opposer à l’intronisation du nouveau système serait accueillie avec le plus grand plaisir et la plus vive reconnaissance par la grande majorité des populations coloniales, et surtout par le peuple canadien-français.
C’est encore là un des moyens qu’il est bon de tenir en réserve, en cas de nécessité.
Mais songeons pour le moment à réunir tous les éléments intérieurs de résistance constitutionnelle, ne perdons pas un instant, ne négligeons pas un seul des moyens légitimes qui sont à notre portée et organisons, avec le concours des provinces maritimes, une pression sur le gouvernement impérial qui contrecarrera les intrigues et les trames odieuses, ourdies par nos gouvernants pour anéantir d’un même coup notre nationalité et nos libertés politiques.
MÉDÉRIC LANCTÔT.