« Sans Titre », Le Pays (2 avril, 1867)


Informations sur le document

Date: 1867-04-02
Par: Le Pays
Citation: « Sans Titre » Le Pays (2 avril, 1867)
Autres formats: Bientôt disponible


Montréal, 2 Avril 1867. 

[…]

Le projet de confédération, préparé dans une conférence secrète de délégués choisis par eux-mêmes, approuvé par une majorité vénale de la législature, puis modifié sur plusieurs points importants au mépris des promesses solennelles faites à la dernière session, a été proposé, adopté et sanctionné en Angleterre avec une rapidité qui aurait lieu d’étonner, si les autorités impériales ne nous avaient pas depuis longtemps appris avec quel dédain et quelle arrogance elles traitent les intérêts les plus importants de leurs colonies, surtout lorsqu’ils se rattachent au Bas-Canada.

C’est le 29 de mars que le bill pour unir le Canada avec les provinces maritimes a reçu la sanction royale. La veille, la chambre des communes avait rivé le dernier chainon de cette mesure inique, projetée depuis longtemps par les ennemis de notre race, en accordant la garantie impériale à un emprunt de £2,000,000 sterling pour la construction du chemin de fer intercolonial.

Ainsi s’accomplissent une à une les recommandations que lord Durham faisait dans son trop fameux rapport pour anglifier le Bas-Canada.

Union du Haut et du Bas-Canada d’abord, puis union de toutes les provinces ensuite. Ce programme s’accomplit à la lettre.

« Je n’entretiens aucun doute, disait ce rapport, sur le caractère national que l’on doit donner au Bas-Canada ; ce doit être celui de l’empire, celui de la majorité de la population de l’Amérique britannique, celui de cette grande race qui doit avant longtemps prédominer sur tout le continent américain.

“ A l’avenir le premier et permanent objet du gouvernement anglais doit être d’établir en cette province une population anglaise, avec la langue et les lois anglaises et de n’en confier le gouvernement qu’à une législature décidément anglaise.

“ Mais je répète que l’on devrait de suite commencer à changer le caractère de la province et continuer à agir dans ce but avec fermeté, quoique avec prudence ; que quelque mode que l’on adopte pour gouverner le Bas-Canada, le premier objet doit être d’en faire une province anglaise ; et que dans ce but l’ascendant ne doit jamais être laissé en d’autres mains qu’en celles de la population anglaise………………………………….

“ Le Bas-Canada doit être gouverné maintenant, comme il doit l’être ci-après, par la population anglaise.”

Rien ne peut être plus explicite. Ce que l’on réclame pour ces nouveaux venus que la conquête a amenés au milieu des anciens habitants du pays, ce n’est pas l’égalité, c’est la domination ; — c’est la soumission d’un million d’habitants parlant la langue de leurs pères à une minorité insignifiante d’une autre origine. C’est d’enlever à ce million d’habitants sa langue, ses lois, ses institutions pour transformer son caractère national ; c’est l’extinction de sa nationalité et de sa race que l’on exige. Voilà dans toute sa brutale franchise la proposition que ce haut fonctionnaire impérial soumettait en 1839.

Le mode le plus prompt et le plus certain de parvenir à ce but, l’indique avec une égale clarté, lorsqu’il dit :

Amon arrivée au Ca ada, j’inclinais fortement pour un projet d’union fédérale….. Mais le temps des transitions graduelles est passé pour le Bas-Canada….. Je crois que la tranquillité ne peut être rétablie qu’en soumettant cette province à la loi rigoureuse d’une majorité anglaise et que le seul gouvernement efficace serait celui formé par une union législative.

« Je crois cependant que les provinces auraient le droit de se plaindre si l’administration locale et la distribution des fonds pour des objets locaux étaient transférées des assemblées locales à la législature générale, ce qui serait sujet à de plus graves objections….. Pour prévenir cela, je préférerais conserver les assemblées provinciales en leur laissant les attributions et les pouvoirs de simples municipalités. »

Après avoir recommandé comme mesure d’urgence l’union du Haut et du Bas-Canada, avec pouvoir de s’adjoindre les autres colonies et que l’on nommât une commission pour fixer les divisions électorales, le rapport continue.

« La même commission devrait former un plan de gouvernement local représenté par des corps électifs subordonnés à la législature générale. »

Une union législative de toutes les provinces avec des parlements locaux subordonnés à la législature générale et n’exerçant que des pouvoirs municipaux, tel est le plan de Lord Durham pour assurer cette domination anglaise dans le Bas-Canada et pour opérer cette transformation qui doit effacer jusqu’au dernier vestige des canadiens-français dans le pays.

La prétendue confédération que l’on vient d’adopter dans le parlement anglais n’est-elle pas identiquement le projet de lord Durham ?

Une législature générale ayant un contrôle absolu sur l’administration de la justice civile et criminelle, sur l’éducation, le commerce, l’agriculture, les lois réglant les mariages et le divorce, la navigation, les pêcheries, les postes, la milice, les chemins de fer et tous les objets d’un intérêt général, les parlements locaux subordonnés au gouvernement général et remplissant des fonctions municipales, la représentation basée sur la population, afin de noyer la population française : voilà la substance de la mesure qui unit les provinces britanniques.

Le bill en dit assez par lui-même, mais les explications données dans le parlement ne laissent aucun doute à ce sujet. Lord Carnarvon en proposant la mesure s’est donné la peine d’expliquer que les législatures locales n’auraient aucun pouvoir qui ne fût subordonné à la législature générale, et M. Gladstone dans la chambre dit en toutes lettres que l’objet du bill était de ne donner aux législatures locales que des pouvoirs municipaux.

Le peuple de cette province n’a jamais eu l’occasion de se prononcer sur cette Union dont le but avoué par ses fauteurs est de détruire le peu d’influence que les canadiens-français exercent encore dans les affaires publiques, de compléter l’œuvre de transformation commencée à la conquête, continuée par l’union et qui doit fatalement conduire à notre anéantissement. L’on nous invite à accepter cette mesure comme un fait accompli et à contribuer nous mêmes à accélérer notre propre destruction. Il s’est trouvé de nos compatriotes assez vils pour baiser la main qui les châtie, assez lâches pour approuver cette violation de nos droits, cette agression injuste de l’autorité métropolitaine sur les droits et les libertés du peuple de cette province.

La politique de lord Durham a déjà porté ses fruits. Donnez aux chefs des honneurs et des places, ouvrez une libre carrière à leur ambition légitime et vous les attacherez à vos intérêts et les ferez concourir à votre but. Nous avons eu depuis l’Union des chevaliers, des baronets, des honneurs et des récompenses de toutes sortes, et la politique d’avancement personnel a remplacé celle de dévouement et de sacrifices qui était celle de nos devanciers.

Mais avec cette politique mesquine nous avons eu nos hontes, comme autrefois nous avions nos gloires nationales. Sous l’empire de ces influences néfastes, les plus ardents champions des droits du peuple sont devenus les plus dociles, les plus soumis, les plus abjects supports de l’autorité. Ce sont eux qui, trahissant leurs professions antérieures, désertant le drapeau que leurs compatriotes leur avaient confié, ont troqué pour des honneurs et des salaires infime le dépôt sacré de libertés populaires qu’ils avaient été chargés de défendre.

Nous n’imiterons pas leur lâcheté et nous dirons hautement que dans les circonstances nouvelles où nous sommes placés, le devoir ne nous indique qu’une seule voie à suivre, c’est de protester toujours et partout contre cette violation de nos droits, de réclamer hautement le rétablissement de notre juste et légitime influence dans nos affaires publiques et d’employer tous les moyens constitutionnels à notre disposition pour empêcher les effets désastreux que doit nécessairement avoir la politique astucieuse des autorités impériales.

L’union des provinces est injuste et arbitraire, et, comme tout ce qui est injuste et arbitraire, elle ne peut durer. L’injustice ne peut être éternelle, aussi cette union croulera bientôt, plus tôt peut-être qu’on ne le pense généralement, et c’est parce que nous sommes convaincu qu’elle ne peut fonctionner avec avantage ni pour nos compatriotes ni pour la masse des habitants des provinces unies, que nous ne voulons pas contribuer à la perpétuer.

Laisser un commentaire