Province du Canada, Conseil Législatif, Discours de Étienne Pascal Taché (3 février 1865)


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Date: 1865-02-03
Par: Province du Canada (Parlement), Étienne Pascal Taché, La Minerve
Citation: « Parlement Provincial. Conseil Législatif », La Minerve [de Montréal] (3 février 1865).
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PARLEMENT PROVINCIAL

CONSEIL LÉGISLATIF.

Québec, 3 février.

Étienne Pascal Taché [Canada-Est, nommé en 1848, Premier Ministre, Ministre de la Milice, et Receveur-Général] en présentant la motion sur la confédération, s’exprime ainsi: — Il y a deux espèces de raisons qui mont déterminé à soutenir le projet que je présente aujourd’hui à la Chambre. La première est intrinsèque et se rapporte au projet en général. La seconde ne touche qu’aux affaires du Canada. Si nous désirons continuer nos rapports avec l’Angleterre, si nous voulons conserver les institutions anglaises et notre forme monarchique de gouvernement, si nous avons à cœur de maintenir notre existence sociale et politique séparée, nous devons accepter le projet que nous avons en vue. Sans cette mesure, nous ne pourrons demeurer colonie anglaise ou peuple distinct que peu d’années. Ou nous serons contraints de nous unir avec la république voisine, ou, placés sur la pente de l’Union, nous y descendrons insensiblement; l’une ou l’autre de ces alternatives est inévitable. Nous devons nous unir avec les colonies du golfe, ou contracter avec un peuple étranger une union beaucoup moins désirable. Jetons un regard sur les conditions de l’existence séparée de notre population, considérons la position géographique de notre pays, son climat, ses produits, ses moyens de communications et son commerce. En grandeur, le Canada l’emporte sur beaucoup d’Etats considérables de l’Europe; son sol est fertile, et sa population de plus de deux millions et demi, égalera bientôt celle de plusieurs nations européennes. Quant aux communications intérieures, nous avons le St. Laurent, le roi des fleuves, et des lacs tels qu’on n’en trouve nulle part ailleurs. Le Canada possède des canaux incomparables, canaux creusés pour compléter la navigation du St. Laurent avec ses tributaires aussi larges que les plus grandes rivières de l’Europe, et des chemins de fer qui, eu égard à la population et aux revenus, ne peuvent être surpassés dans l’univers. Notre sol produit tout ce qui peut servir à la nourriture de l’homme. Nos mines, que l’on commence à exploiter, vont ajouter énormément à nos richesses. Cependant, le Canada, avec tous ces avantages, ne pourra jamais par lui-même devenir une grande nation. Le Canada ne sera jamais une grande nation sans l’élément maritime, et les communications du Canada avec la mer sont fermées par des barrières de glace pendant cinq mois de l’année. Tant que nous n’aurons pas de ports accessibles en hiver, pour maintenir une existence nationale séparée, nous serons à la merci de pouvoirs étrangers. Aujourd’hui, nous sommes dans la position d’un excellent fermier qui, n’ayant pas d’accès au chemin public, dépendrait de la bonne humeur de ses voisins pour y communiquer; si ses voisins se fâchaient, ils pourraient lui interdire le chemin et la barrière. Nos voisins, parait il, ont quelque mécontentement contre nous, parce que nous ne sympathisons pas avec eux. Ces mécontentements n’existent pas entre le gouvernement des Etats-Unis et notre gouvernement, mais entre le peuple américain et le peuple canadien. On nous menace du rappel du Traité de Réciprocité, et nous avons un système de passe-ports qui équivaut presque à une interruption de communications. La barrière fermée, nous devons nous assurer un sentier pour atteindre la voie publique. Nous ne pouvons parvenir à ce but que par l’union avec les autres colonies. Elles ont de grandes ressources et apporteraient dans l’union une bonne part de richesses et de revenus. Un membre de l’Ouest a dit qu’un seul comté du Haut-Canada produisait autant de blé que tout le Nouveau-Brunswick. Mais le blé n’est pas seulement une production richesses pour le pays. Les Etats de la nouvelle-Angleterre produisent peu ou point de blé, cependant personne ne peut dire que leurs ports ouverts au commerce et leurs manufactures ne sont pas de valeur et une production de richesses.

Les Provinces d’en bas sont riches en bois, en vaisseaux, en pêcheries et en mines. Le charbon seul est une ressource de richesses plus considérable que l’or: elles possèdent ce qui nous manque, et nous avons en abondance ce dont elles ont besoin. Réunis nous formerons une grande nation, séparés nous n’y parviendrons jamais. Ces ports magnifiques qui nous manquent, tel que celui d’Halifax, dont on ne peut que difficilement en trouver un semblable dans l’univers, réunis avec celui de Québec, ne pourront être surpassés, et comme ports et comme fortes positions militaires. La question de la confédération est pour nous une question d’être ou de ne pas être. C’est pourquoi je vous la présente aujourd’hui. La seconde raison vient des attaques locales du peuple de notre province, qui ont amené la résistance de côté et d’autre. Ces questions discutées dans la presse et dans le parlement ont créé une grande irritation, et naturellement nous ont conduit dans la lutte actuelle. Ces controverses ont mis nos affaires pratiques dans un tel état que depuis le 1er mai 1862, cinq ministères ont échoué contre ces difficultés. Il n’y avait d’autre issue pour sortir de ce dédale que d’accorder au Haut-Canada la représentation basée sur la population; mesure que les Canadiens-Français ont toujours repoussée comme préjudiciable aux intérêts et a l’existence du Bas-Canada. Je préfère une union fédérale semblable à celle que l’on propose, dans laquelle le Bas-Canada pourra traiter ses affaires locales et particulières séparément. A première vue, il semble que les Anglais du Bas-Canada, étant en minorité, ont beaucoup plus à craindre de la fédération que les Canadiens-Français; mais l’histoire du passé doit les convaincre qu’ils n’ont aucune raison de craindre. Dans l’ancien parlement du Bas-Canada, la majorité ne les a jamais opprimés. M. Leslie a représenté les intérêts des Canadiens-Français pendant vingt ans. Un homme du nom de Luther représente un comté catholique romain; une canadien protestant, M. Joly, en représente un autre, et M. Price a été élu par une division canadienne-française catholique. C’est une marque de la tolérance des Canadiens-Français. On a dépensé beaucoup de paroles sur la lutte des races; mais le gouvernement responsable les a éteintes en plaçant tous les sujets de Sa Majesté sur un même pied, en accordant de côté et d’autre la même tolérance et les mêmes concessions. Si la majorité du Bas-Canada essaie jamais de marcher contre la justice, la majorité contrôlante du parlement confédéré aura le pouvoir de la tenir en échec. C’est pourquoi je suis d’avis que la Confédération sera utile à tout le monde.

A.J. Fergusson Blair [Brock, élu en 1860]—Je pense que la difficulté constitutionnelle du Canada peut trouver un remède dans un peu de modération des partis dans le parlement anglais. Je ne parlerai de la question qu’au point de vue de notre avantage, sans avoir égard aux partis politiques, et je pense que pour l’intérêt du pays, nous devons accepter l’union. Nous devons passer cette mesure s’il est possible pendant cette session, pour qu’elle soit mise à effet sans retard. Je suis d’avis que nous ne devons pas mettre d’obstacle à la mesure par des amendements; acceptons le plan en entier ou rejetons le. Je vois que si l’union n’ajoute pas à notre force, elle ajoutera au moins à notre prestige et au respect qu’on nous accorde ici et à l’étranger. Le peuple anglais, pas sa presse et ses chefs politiques, a approuvé le projet et en espère ardemment la réalisation. Il y a en Angleterre, un parti peu considérable, mais actif et turbulent, qui travaille à l’abandon des colonies. Cette mesure mettra fin à cette agitation, et, en même temps, réglera la grande question de la défense de nos provinces d’une manière satisfaisante. Si le projet est rejeté, cela sera préjudiciable à notre crédit ici et à l’étranger. S’il est accepté, cela inspirera de la confiance dans la Grande Bretagne et ailleurs. Nous courons chance aussi que, chez cette grande nation qui est plus près de nous que l’Angleterre, ce projet aura pour effet de nous grandir à ses yeux et à ceux de toutes les nations de l’Europe, à un tel point que nous jouirions de toutes les privilèges d’une existence nationale séparée sans toutes ses responsabilités. Dans mon opinion et dans celle de mes constituants, je considère le rejet de la confédération comme un préjudice. Son acceptation nous favorisera grandement, à moins que des assemblées importantes aient lieu et que des requêtes soient envoyées contre la mesure, ou qu’une majorité bien faible soit obtenue dans l’autre chambre. Je pense qu’aucun delai ne serait compensé par l’avantage qu’on retirerait d’un appel au peuple.

Luc Letellier de Saint Just [Grandville, élu en 1860]—Quand aux difficultés de Canada, je pense quelles auraient pu être terminées de la manière que nous a suggérée M. Fergusson Blair. Quelle sera la position des Bas-Canadiens? Les sentiments nationaux sont inhérents en nous, et nous ne pouvons les perdre de vue. Si nous acceptons la confédération, toutes les institutions chères aux Canadiens-Français seront entièrement à la merci de ceux qui, par sympathies de races, leur sont opposés, et l’union avec une aussi grande étendue de frontières, sera une faiblesse vis-à-vis les attaques de nos voisins contre notre existence indépendante.  L’Angleterre nous défendra tout aussi bien, que nous soyons colonies séparées, ou unies, et les ressources de ces provinces sont autant à notre disposition maintenant qu’elles le seraient sans l’union. Je prétends que le projet de confédération est un abandon complet du principe, pour lequel le Haut et le Bas Canada ont combattu si longtemps. Il consacre le principe de la représentation par la population, et c’est pour cela que le peuple et les journaux du Haut Canada l’acclament avec tant d’unanimité. Je m’objecte à ce projet pour cette raison, et aussi parce que les membres de la chambre ne sont pas pour changer la constitution mais pour l’exécuter. La législature n’a jamais reçu le pouvoir, le peuple n’a jamais fait aucune requête en faveur de changement, et on ne lui a jamais donné l’occasion de la discuter. Au contraire on a toujours évité de lui en donner l’occasion ; les copies des résolutions adoptées à la conférence du Québec, ont été envoyés aux membres avec le mot, privées, écrit dessue, afin de les tenir secrètes. Même si j’acceptais la question principale, à mon avis, les détails exigeraient beaucoup de changement, entr’autres la résolution ayant trait à la constitution de cette chambre.

Après quelque discussion ultérieure la mesure est ajournée.

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